La vie des livres

comme l’éditeur en début de vie d’un livre ne peut prévoir la quantité d’exemplaires qui sera vendue, il imprimera généralement un peu plus, au cas où un titre rencontrerait des milliers de lecteurs enthousiastes. mais si le succès n’est pas là , un livre prend de l’espace et celui-ci coûte cher par les temps qui courent. résultat, une autre économie entre en scène et prend en charge «l’après-vie» du livre, c’est le pilonnage

Le mot culture renferme plusieurs définitions qui font référence tant aux mœurs et aux croyances qu’aux coutumes et comportements d’une peuple ou une population rattachés à une civilisation donnée : cuisine, mariage, musique ou célébrations. Des disciplines sont consacrées à ces aspects et vont de l’ethnologie à l’anthropologie ou la sociologie. Mais plus simplement, pourquoi chaque fois que l’on parle de culture, c’est toujours un objet, le livre, qui revient et que l’on cite comme s’il en était le synonyme, voire le réceptacle ou la métonymie ?
Lorsque Victor Hugo prédisait le mot des édifices, à savoir les cathédrales, ces «bibles de pierres», qui étaient les étendards de la culture et de la créativité rattachées au pouvoir religieux, il pensait que le livre «tuera l’édifice» et que «l’intelligence humaine» va quitter l’architecture pour l’imprimerie. Le développement prodigieux de l’intelligence numérique lui donne-t-il raison aujourd’hui ? N’est-ce pas plutôt le livre lui-même qui est en train de quitter l’intelligence humaine ? On peut en débattre et beaucoup sont en train de le faire maintenant que le livre se trouve confronté, à la faveur de sa révolution technologique, à ses nouveaux avatars, tous les jours créés et sans cesse développés à travers la banalisation du «e-book». Tout cela, pour revenir au mot culture, parce que cette dernière a été intégrée dans un processus économique dans les pays où les lecteurs ont eu à refermer un livre pour entrouvrir un autre, d’un clic ou d’un glissement de doigt. Chez ces gens-là, monsieur, d’abord on lit et puis on croit à la «convergence entre le monde culturel et le monde économique», comme le précisent certains gouvernements dans leurs projets de politiques économiques. Chez les autres, ceux qui comptent encore le nombre de livres qu’ils n’ont pas encore publiés et ceux qu’ils n’ont toujours pas lus, on prie et on psalmodie pour que ce qu’ils entendent par culture demeure cela même qu’un seul livre renferme et  prescrit. Comme écrit le poète Pierre Seghers, dans ses Poèmes pour après : «Lèvres qui ressemblez aux livres entrouverts/Livres qui ressemblez aux lèvres refermées».
Restons dans le livre, et tant qu’à faire, chez les gens qui en impriment en grande quantité mais qui, en conséquence de quoi, n’en écoulent qu’une partie. Car on a beau aimer la lecture, on ne peut pas tout lire, ni tout acheter. Voilà pourquoi la vie d’un livre en tant qu’objet de consommation n’est nullement différente des autres produits. D’où, au bout de la chaîne du livre, une pratique qui consiste à pilonner le stock d’invendus. Ainsi, comme l’éditeur en début de vie d’un livre ne peut prévoir la quantité d’exemplaires qui sera vendue, il imprimera généralement un peu plus, au cas où un titre rencontrerait des milliers de lecteurs enthousiastes. Mais si le succès n’est pas là, un livre prend de l’espace et celui-ci coûte cher par les temps qui courent. Résultat, une autre économie entre en scène et prend en charge «l’après-vie» du livre, c’est le pilonnage. Le taux moyen d’invendus, selon des études récentes, tourne autour de 24%, et le nombre d’exemplaires pilonnés chaque année se situe entre 80 et 100 millions d’exemplaires. La vie des livres, comme celle des gens de peu, est injuste, diront justement ces derniers. Car il en va des livres comme des autres produits de consommation dans une économie de marché où le surplus est voué à la destruction, et parfois plus par logique économique que par générosité, au «déstockage». Cette dernière pratique, arrivée miraculeusement chez nous, avait profité il y a quelques années aux lecteurs passionnés mais désargentés que nous étions. En effet, certaines librairies de Rabat et de Casablanca sortaient des bacs de livres sur les trottoirs où l’on pouvaient piocher, pour quelques dirhams, des livres inaccessibles et tant convoités. Mais il fallait avoir le sens du tri, l’œil et la culture acérés pour faire la part entre Syllogisme de l’amertume de Cioran, en première édition de poche des années 70 dans la collection Idée chez Gallimard et les mémoires d’un obscur entrepreneur français de l’ère Pompidou ; entre un Cahier aux éditions de l’Herne consacré à Julien Gracq et un opus dédié à la peinture sur soi. Toujours est-il que cette pratique de vente de livres soldés avait une double vertu : sauver des titres prestigieux du pilon et étancher la soif de lire de quelques passants impécunieux. De plus, ces derniers avaient le sentiment de participer à l’existence de certains ouvrages car, comme disait un auteur, «un livre n’existe que s’il est lu».