La valse des belles inconnues

Nous sommes le 31 décembre 1999. Il est midi et un soleil hivernal tente de dissiper les quelques restes de nuages qui avaient donné, une semaine durant, des «pluies bienfaitrices» comme on dit dans les bulletins météo marocains. Car nous sommes au Maroc et ici le mot pluie se met au pluriel. Il n’est pas le seul, car depuis le début du nouveau millénaire, tout est appelé à se multiplier par dix. Chiffre rond et magique considéré dans une stratégie numérologique du développement plus qu’un objectif et presque un horizon. A partir de ce soir à minuit, après le réveillon, la machine des statistiques se mettra en branle pour recenser le nombre de touristes qui franchiront les frontières. En l’an 2010, dix millions sont prévus dont un grand rush sera enregistré à partir du mois de juin à la faveur de la Coupe du Monde de football organisée dans le pays. Si le Maroc remporte le Mondial grâce à un «onze» national performant conduit par son numéro Dix, l’international maroco-britannique Benacher Bouachrine qui fait les beaux jours du Manchester United depuis trois saisons, le bonheur sera total et l’année 2010 sera l’année de tous les défis relevés le doigt dans le nez.
Il faut parfois croire aux chiffres quand les lettres ne formulent plus le sens que l’on veut donner à son bonheur. Ce petit bout souriant de journalisme-fiction en guise d’entrée en matière est peut être une façon de dire que l’on peut réussir ce qu’on entreprend si l’on met tous les atouts du côté de son rêve. Il ne suffit pas de savoir compter jusqu’à dix pour faire danser une valse à une belle inconnue. Tout développement n’est qu’une danse d’équation à plusieurs inconnues. On serait mieux inspiré peut-être d’y ajouter un peu de poésie, une pincée de fantaisie et deux doigts d’humour. Le tout, bien entendu, accompagné de beaucoup de savoir-faire et d’une bonne dose d’humilité. Il ne faut pas lésiner sur cette dernière. Elle fait toujours du bien là où elle passe.
Revenons au quotidien après ce petit tour dans les temps à venir pour préciser que nous sommes le 24 octobre 2003 et dans moins de deux jours peut-être, selon l’apparition d’un filet de lune, c’est Ramadan. On vous fera grâce cette année du sempiternel «marronnier» de saison qui ne peut donner que du réchauffé. D’autres confrères plus compétents se chargeront de remettre la marmite sur le feu de l’actualité ramadanienne toujours la même et sans cesse touillée. Mais on ne peut pas ne pas relever un paradoxe qui a fait la une des médias ces derniers jours. De quoi parle-t-on le plus lorsqu’il s’agit de Ramadan, mois de jeûne et de frugalité ? On parle de la bouffe avec des titres hérissés de points d’interrogation : y aura-t-il assez de tomates ? Et qu’en est-il du lait en cette saison de basse lactation ? Et le pain dans tout ça ? Son prix augmentera-t-il ? Autant d’interrogations métaphysiques auxquelles les responsables s’empressent de répondre avec une diligence dont il faut saluer l’aspect rassurant et la profusion des chiffres relatifs aux quantités de denrées alimentaires qui vont inonder les étals des marchés. Sans compter tous ces contrôleurs qui sillonnent souks et marchés pour débusquer la moindre entorse, veiller aux étiquettes des prix et scruter les dates de péremption. On ne rigole pas avec la bouffe pendant le mois de Ramadan; voilà pourquoi on met le paquet car, c’est bien connu, la faim justifie les moyens.
Toujours dans l’alimentaire, mais sous une autre forme et sous d’autres cieux car il faut bien s’ouvrir sur le reste de l’humanité, ce titre d’une dépêche de l’agence
AFP : «Woody Allen propose ses
Mémoires pour trois millions de dollars». En plus du fait que c’est un titre avec une rime; ce qui est, de nos jours dans la presse, aussi rare que l’extase, comme dirait Cioran, l’agence précise finement en citant le New York Times : «S’il ne reçoit pas une «offre vraiment énorme» le réalisateur de Prends l’oseille et tire-toi ne donnera aucun manuscrit.» Il faut rappeler que Woody Allen n’a pas encore écrit une seule ligne de son autobiographie. Les jaloux diront qu’un cinéaste aussi nombriliste que Woody Allen n’a rien fait d’autre dans ses films que raconter sa propre vie et que ses mémoires ne seront que des redondances. Peut-être, mais n’est-ce pas une preuve de talent que de faire une littérature alimentaire aussi coûteuse avec les choses de sa vie. Si en plus le livre est rigolo – et l’auteur de l’opus Destins tordus en a les ressorts -, c’est carrément du génie