La Turquie, un modèle à  transposer ?

Des scènes de la vie quotidienne
vous renvoient des images d’un islam tolérant : ces restaurants, au pied de la mosquée bleue,
qui servent à  leur clientèle
des vins d’origine locale ou importés, ces vieilles dames en «haïk» qui tirent sur leur narguilé, ces jeunes filles fardées et corsetées qui viennent se recueillir un instant dans les «rihab» des mosquées,
ces mouvements de la ville
qui ne s’arrêtent pas à  l’appel
de la prière…

Un séjour en Turquie ne laisse jamais indifférent. Quand il intervient en plein Ramadan, il n’incite qu’à  plus de méditation sur ce laboratoire politique. Des deux côtés du Bosphore, la question religieuse s’impose à  votre regard. Des scènes de la vie quotidienne vous renvoient des images d’un islam tolérant : ces restaurants, au pied de la mosquée bleue, haut lieu du culte istambouli, qui servent à  leur clientèle des vins d’origine locale ou importés de différentes contrées du monde, ces vieilles dames en haà¯k qui tirent à  bout de souffle sur leur narguilé, ces jeunes filles fardées et corsetées qui viennent se recueillir un instant dans les rihab des mosquées, ces familles flanquées de leurs marmailles qui pique-niquent dans les jardins environnants des lieux de prière, ces commerçants ou ces employés du métro qui interrompent la rupture du jeûne pour vous servir, ces mouvements de la ville qui ne s’arrêtent pas à  l’appel de la prière. On finit par se demander comment un pays musulman, bien qu’officiellement laà¯c, peut vivre sereinement ces contrastes en ce mois sacré ?

Cet état découle en toute logique de la révolution faite par Atatà¼rk qui a délibérément choisi, dans les années 1920, d’arracher la Turquie à  son conservatisme religieux. On ne soulignera jamais assez l’importance du bouleversement culturel imposé par Atatà¼rk : depuis le spectaculaire changement d’alphabet impliquant l’utilisation des caractères romains, jusqu’aux oukases vestimentaires qui imposent la tenue européenne, sans parler de mesures moins connues, comme l’obligation faite aux fonctionnaires d’assister aux bals du samedi avec leurs épouses en robes du soir et les bras nus, ce qui, dans les villages reculés de l’Anatolie, devait apparaà®tre comme une forme de nudisme.

La Turquie est souvent présentée comme le seul pays «musulman et laà¯c». Quel destin pour un pays héritier du plus grand Empire musulman du monde, qui a exercé sa domination sur l’aire arabo-musulmane pendant six siècles ! Un empire dont les souverains ottomans ont procédé à  une institutionnalisation sans précédent de l’islam au sein de l’Etat. Ne signaient-ils pas de la formule «l’épée de l’islam et l’ombre de Dieu sur la terre» ? En mettant fin à  la légitimation religieuse de l’ordre politique, les réformes kémalistes visaient la sécularisation à  long terme de la société. En fait, cette laà¯cité étatique est à  nuancer. La Turquie ne connaà®t pas de véritable séparation entre Etat et religion. Une institution, le Diyanet, au budget imposant, est chargée de réguler toutes les questions de croyance et de culte : enseignement coranique, formation des imams, fonctionnarisation des hommes de religion, administration des mosquées, contrôle du «clergé» et des prêches… Loin d’avoir coupé les ponts avec la religion, l’Etat «laà¯c» continue donc de l’organiser et de l’enseigner. Dans sa gestion du champ religieux, le Diyanet met en pratique une version de l’islam qui se veut éclairée et moderne. Mais de quel islam s’agit-il ? Un islam parcouru par une diversité confessionnelle bien réelle : une école sunnite hanéfite largement majoritaire et des groupes hétérodoxes et syncrétiques : les alévis, considérés comme des chiites extrêmes, les tarikats, les confréries soufies, l’islam populaire et ses ziyarat. Un islam varié qui n’a rien perdu de son foisonnement avec la domestication de la religion. Mais un islam qui se construit aujourd’hui non pas à  partir des décrets de l’Etat ni des fatwas des ouléma, mais bien dans la vie quotidienne et dans la pratique religieuse de tout un chacun.
L’islam de Turquie a connu ces dernières années une nouvelle vigueur dans tous les domaines de la société. Il fait aujourd’hui partie intégrante de la vie politique du pays. Les partis islamistes légaux ont gagné un poids électoral de première importance, notamment depuis les années 1990. Les quelques mouvements illégaux et violents ont une base réduite, voire marginale. Comment expliquer l’attraction qu’exerce l’argument religieux sur l’opinion ? Dans les années 1970, la mouvance islamique était portée principalement par les couches sociales rurales conservatrices d’Anatolie. Aujourd’hui, cette mouvance s’est élargie vers les classes moyennes urbaines, instruites et technocratiques, capables de concurrencer l’establishment tant sur les plans idéologique et politique que dans le monde des affaires. Une dimension de la mouvance religieuse repose sur son effort pour intégrer les concepts de modernité et de technique, au niveau économique notamment.
L’évolution du système politique éclaire ce retour de l’islam. Le champ politique a connu depuis le début des années 1990 une fragmentation continue. Les partis se sont transformés en organisations clientélistes dont les chefs contrôlent l’accès à  la ressource politique et se comportent de façon autocratique. L’instabilité gouvernementale et les scandales à  répétition ont provoqué une abstention croissante et une volatilité de l’électorat. Du fait de la perte de crédibilité des partis, les hommes politiques ne disposaient plus d’une assise populaire. L’influence de l’institution législative s’est trouvée affaiblie par la décision de limiter la représentativité aux partis ayant obtenu plus de 10% au niveau national. Cette mesure destinée à  empêcher la fragmentation de l’offre politique a fait que moins de la moitié des votants sont représentés au Parlement. Par ailleurs, le faible engagement idéologique de nombreux députés explique que les changements de parti aient été fréquents. En conséquence, la carrière parlementaire se réduisait à  des ralliements au mouvement le mieux placé et à  la tentation de rentabiliser sa fonction par des moyens illégaux.

C’est sur le terrain de la moralisation de la vie politique que les partis islamistes légaux ont construit leur légitimité. L’accès démocratique des islamistes au pouvoir n’a pas modifié l’ordre des choses. Les réformes annoncées – interdiction de la vente d’alcool, instauration d’une ségrégation sexuelle dans les transports publics, autorisation du port du voile à  l’université – n’ont pas eu lieu. Les tentatives d’islamiser l’espace public ont échoué. Les islamistes au pouvoir ont dû se contenter de multiplier les surenchères symboliques. Sur les points décisifs comme la question kurde, l’alliance à  l’Otan, les relations avec l’Europe, la diplomatie de l’axe Washington-Tel Aviv, les islamistes ne se sont pas distingués de leurs prédécesseurs. La fraternité musulmane s’est avérée un rêve impossible. Au pouvoir, les islamistes n’ont pu changer les structures de l’Etat ni porter les revendications des couches qu’ils représentaient.

Que retenir de cette expérience, en dehors de la simple démonstration de la capacité d’un système politique à  intégrer des oppositions ? Deux choses essentielles : la laà¯cité n’a pas besoin d’être maintenue manu militari et l’expression culturelle et sociale de l’islam n’a pas non plus besoin d’un islam politique pour la protéger. Sur ce registre, la Turquie n’est donc point un modèle à  transposer.