La traduction dans tous ses états

Concernant la traduction à  partir de l’arabe, il faut rendre un hommage à  Pierre Bernard qui, le premier, à  travers les éditions Sindbad, a ouvert la voie qui a mené à  Najib Mahfoud, Tayeb Salah, Adonis, Gamal Ghitany ou Sonallah Ibrahim, entre autres.

Si, comme dit la formule célèbre, traduire c’est trahir, on est tenté d’ajouter que ne pas traduire, c’est encore pire. C’est pourtant ce qui arrive dans ce qu’on peut appeler le marché mondial de la traduction littéraire, et notamment en France.

C’est souvent à la faveur de la tenue de la Foire internationale du livre de Francfort, en Allemagne, le plus grand rendez-vous de l’édition mondiale, que l’on constate le gap qui sépare les puissances, réelles ou promues, de l’édition et de la traduction des pays à faible «capacité éditoriale».

C’est en effet lors de cette foire que les droits de traduction dans plusieurs langues sont négociés ou signés ; c’est à cette occasion aussi que les cotes des auteurs sont établies, classées et défendues par les professionnels ou les agents littéraires des écrivains à succès. Ces derniers font de plus en plus appel à ces agents pour les assister lors des négociations des contrats et des cessions de droits.

Et c’est ainsi que se dessinent les contours du marché de l’édition en général, où la littérature se taille une part importante. Car écrire, comme disait un écrivain lucide, c’est vendre ; mais pour vendre il faut se faire connaître et pour cela, il faut se faire traduire afin d’accéder au plus grand nombre de lecteurs et dans plusieurs langues. D’où le problème de la langue d’écriture.

Mais il existe un paradoxe dans cette démonstration qui fait que des langues et des régions du monde à forte population et dotées de langues écrites et de cultures non négligeables ne sont pas conviées au banquet de ce marché de l’édition.

Dans un article bien informé en marge de la Foire internationale de Francfort, Jacques Drillon, du magazine français le Nouvel Observateur, a récemment fait ce constat : «Alors que les locuteurs chinois ou arabes forment des groupes très importants, leur langue n’est pas “centrale”, disent les sociologues.

Dans le monde, un livre traduit sur deux est écrit originellement en anglais ; un sur dix est allemand ou français ; un sur cent est italien. Inversement : plus vous êtes traduit, moins vous traduisez.»

Illustrant le propos, le magazine dresse un tableau en chiffres et en lettres sur le nombre de contrats de cession et d’acquisition par la France de titres dans une demi-douzaine de langues, dont l’arabe.

Bien entendu, n’étant pas «centrales», selon les sociologues, les langues chinoise et arabe ne pèsent pas lourd et jouent les parents pauvres dans cette balance commerciale éditoriale.

Mais le plus curieux, c’est qu’en Chine comme dans les pays arabes, les traductions du français en arabe et en chinois sont passées respectivement, entre 1993 et 2004, de 18 à 80 et de 73 à 368 ; alors que, dans le sens inverse, et pour la même période, les éditeurs français sont passés de 5 titres à 4 en arabe et de 1 à 12 en chinois. Il n’y a pas que les chiffres qui soient têtus dans ce cas d’espèce.

Chinois et Arabes seraient tentés de paraphraser le poète Jacques Prévert en se demandant : «Qu’est-ce que c’est que ces Français qui ne sont pas foutus de compter jusqu’à vingt !». Il fut un temps où la France était à la pointe de cette générosité littéraire lorsque des éclaireurs éclairés et éclairant comme Roger Caillois donnaient à lire et guidaient vers des auteurs lointains devenus aujourd’hui incontournables.

Cependant, et concernant la langue arabe, il faut rendre un hommage à Pierre Bernard qui, le premier, à travers les éditions Sindbad, a ouvert la voie qui a mené à Najib Mahfoud, Tayeb Salah, Adonis, Gamal Ghitany ou Sonallah Ibrahim, entre autres.

Après son décès, les éditions Actes Sud, fidèles à leur ouverture sur les littératures du monde, ont racheté et intégré la bibliothèque arabe de Sindbad, perpétuant ainsi l’action pionnière et solitaire de Bernard.

C’est toujours ça de pris, diront surtout les Egyptiens qui se taillent une bonne part dans cette portion congrue de la traduction en France. Mais c’est bien peu et bien regrettable car la traduction française constitue une bonne caution et une excellente prescriptrice vers d’autres langues européennes comme l’italien, le néerlandais, l’allemand ou l’espagnol.

Il reste à préciser pour conclure que, quelle que soit la langue de transmission, il n’y pas de littérature arabe, chinoise ou albanaise (salut Ismaïl Kadaré !), il n’y a que de la bonne ou de la mauvaise littérature.

Il s’agit seulement d’avoir des éditeurs curieux et des traducteurs dans les langues de l’autre. Mais il faut surtout, s’agissant de la littérature arabe, savoir ce que les écrivains arabes d’aujourd’hui ont de bon, de bien et de beau à raconter au monde.