La traçabilité du halal

Il règne une suspicion implacable entre les jeûneurs et derrière chaque rire, on suspecte un casse-croûte avalé à  midi
et en catimini.

«Vous est permise la nourriture des Gens du Livre, et votre propre nourriture leur est permise.» (Le Coran, sourate «La Table» ou «Al Maïda»). Comme Ramadan touche à sa fin, et vu que l’on a inauguré ce mois par une chronique sur la tomate comme métaphore de la vie pendant Ramadan, il nous a paru opportun de boucler la boucle par la bouffe. De quoi les gens ont-ils parlé trente jours durant ? De la nourriture bien évidemment, ce qui n’est point étonnant pour une période de jeûne. Et pour nous mettre dans l’ambiance, une petite citation coranique en ouverture ne fera  de mal à personne. Ça tombe bien, il y a tout une sourate sur les mets licites  dans lesquels on peut relever ce qui est halal et ce qui ne l’est pas. Le mot halal, dont  l’équivalent en hébreu est casher, revient à tout bout de champ, notamment en ce mois et surtout dans les pays où les musulmans sont minoritaires. Les israélites, eux, le sont un peu partout à travers le monde, soit dit en passant. La traçabilité d’une viande halal pose des problèmes innombrables aux consommateurs respectueux du dogme dans nombre de pays. Vous me direz que, déjà, la traçabilité d’une viande saine  est un casse-tête pour tout le monde depuis le cas de la vache folle ; alors si en plus il faudrait attester que la bête a été égorgée selon le rite islamique ou israélite, on n’est pas sorti de l’auberge. Mais, s’il y a un terrain d’entente aujourd’hui entre les deux communautés, malgré le conflit dramatique qui les oppose depuis plus d’un demi-siècle au Moyen-Orient, c’est bien la bouffe. En effet, la citation coranique ci-dessus, même si elle évoque les Gens du Livre en général, excepte par la suite la viande de porc et autres boudins à base de sang.
 En parcourant des forums de discussions sur le Net à propos de la notion du halal, c’est fou ce que l’on relève comme  discussions animées à propos de la bouffe. Curieusement, c’est sur un site consacré à la cuisine que le  débat interreligieux est le plus intéressant. Il est parfois assez agressif, selon l’intervenant, mais en général, il y a toujours un  «sage» ou un sage «haj»internaute  qui calme les esprits chauffés. Toujours est-il que les esprits se calment surtout lorsqu’on évoque la cuisine et les plats, notamment marocains. Et là, il faut reconnaître  que bien souvent ce sont les internautes juifs d’origine marocaine qui excellent dans la descriptions des spécialités de la gastronomie de chez nous. Il y a dans leurs propos une note nostalgique pour des mets préparés par des mères ou des grands-mères qui n’ont rien changé à leurs habitudes culinaires. Aujourd’hui, leurs enfants évoquent les saveurs et rapportent ce que leurs aînés leur ont raconté sur les traditions gastronomiques, les échanges intercommunautaires, les interdits religieux et les notions du halal et du casher. Sur un autre site, marocain celui-là et excellent par ailleurs (Bladi.net), on a relevé,  lors d’une discussion, cette réponse à un internaute musulman  vivant en France qui avait des doutes sur la  traçabilité de la «halalité» de la viande qu’il achète : «Si tu veux être sûr à 100%, tu vas dans une boucherie juive, surtout si le boucher est orthodoxe. Là t’es sûr à 200% !». Et on ne pense pas que le gars plaisantait au vu de la teneur très sérieuse de la discussion. Mais avouez que c’est rafraîchissant et ça nous change des lanceurs de fatwa et tous les allumés de la pensée obscure qui hantent de plus en plus la blogosphère.
A ce propos, on remarque  que pendant le mois sacré, l’air étant à l’humeur massacrée, il y a une surenchère incroyable autour de l’interdit. Tout ou presque est «haram» : rire, se parfumer, bien s’habiller ou tout simplement être de bonne humeur. Il règne une suspicion implacable entre les jeûneurs  et derrière chaque rire, on suspecte un casse-croûte avalé à midi et en catimini. Résultat : tout le monde est obligé d’afficher une tronche d’enterrement, faire mine de crever la dalle, voire même  de porter n’importe quoi et, mieux encore, de sentir le bouc. Déjà que l’exhibitionnisme religieux, la bigoterie et l’hypocrisie sociale et faussement spirituelle  sont dans l’air du temps en toutes saisons, avec Ramadan l’air devient vicié et irrespirable. C’est Kundera, je crois, qui dit quelque part que «vivre dans l’air du temps est une ambition de feuilles mortes».
Pour conclure et pour la fine bouche, voici ce qu’on peut lire dans un texte consacré à un reportage intitulé «Manger halal», lors d’une émission de la télévision canadienne, elle-même intitulée «Epicerie» : «Le jeûne du Ramadan débute le 24 août (Eh,on est au Canada, mon frère !). Pendant un mois, les musulmans pratiquants ne devront rien manger du lever au coucher du soleil. Et quand viendra l’heure de se mettre à table, ils mangeront halal comme le veut le Coran». Et plus loin : «Pour être halal, le Coran exige que la bête soit sacrifiée en direction de la Mecque, en Arabie Saoudite, la ville sainte de l’Islam et que le nom d’Allah soit invoqué». Ce n’est pas plus compliqué que ça, surtout lorsqu’on habite le Canada, à Winnipeg, dans la province du Manitoba.