La tomate comme métaphore

il demeure trois produits qui ont traversé le temps, voire les siècles : le lait, les dattes et la soupe, mais cette dernière ne doit pas remonter jusqu’aux origines du jeûne. Les figues sèches remplaçaient parfois les dattes chez les moins riches. Nous sommes alors face à  un menu spécial mystique, ma foi assez équilibré sur le plan nutritionnel mais bien riche sur le plan spirituel, n’est-ce pas ? Pas calorique pour un sou mais pour tenir trente jours avec un tel régime alimentaire, il faudrait avoir la foi bien accrochée (à  l’estomac ?)

«Y aura-t-il de la tomate pendant le Ramadan ?», se demandait un journal en première page et à quelques jours de ce mois de forte consommation. La question peut sembler légitime, de même que l’inquiétude quant à la pénurie de cette denrée. Elle est tout de même à la base de la sacro-sainte harira sans laquelle il n’est pas de Ramadan qui vaille. Cependant, depuis que la presse existe et que Ramadan s’annonce (mais ce dernier ça fait quelques siècles déjà, non ?), la tomate a toujours été au centre des préoccupations des gens et donc des médias. Logique encore, mais, tout de même, si les jeûneurs ne consommaient que ce produit ça se saurait. Alors que l’on sait la quantité de victuailles qui est ingurgitée, la variété et parfois le mariage et le mélange de produits, des saveurs et des modes de cuisson (salé, sucré, frit, grillé…), il n’y a d’yeux que pour la tomate qui donne le ton, le goût et la légitimité à la harira. C’est donc plus un symbole qu’un produit. Voire une métaphore. (On a les métaphores qu’on peut, me dit l’autre). Et comme tout est signe et symbole au cours de cette période, le sucré devient sacré mais on ne crache pas pour autant sur le salé et le pimenté. En fait, il demeure trois produits qui ont traversé le temps, voire les siècles : le lait, les dattes et la soupe, mais cette dernière ne doit pas remonter jusqu’aux origines du jeûne. Les figues sèches remplaçaient parfois les dattes chez les moins riches. Nous sommes alors face à un menu spécial mystique, ma foi assez équilibré sur le plan nutritionnel mais bien riche sur le plan spirituel, n’est-ce pas ? Pas calorique pour un sou mais pour tenir trente jours avec un tel régime alimentaire, il faudrait avoir la foi bien accrochée (à l’estomac ?) et une tendance plus qu’avérée à la quête transcendantale. Est-ce le cas de tous ceux qui s’inquiètent à propos des tomates ? Pas si sûr, mais cette chronique ne va pas tomber dans le réchauffé si l’on ose dire, car on écrit tous et toujours les même propos lorsqu’on parle de Ramadan. Cette attitude compulsive et redondante a été relevée depuis que la presse existe et que le «marronnier» (sujet qui revient régulièrement dans les journaux) a été planté dans le vaste champ en friche de notre beau paysage médiatique.
Mais depuis peu, on a remarqué que  «le marronnier» du Ramadan s’est implanté dans plusieurs titres de la presse française et jusqu’au Monde en page une (21/8/09). C’est dire si ce mois est entré dans les mœurs mais surtout dans l’économie et le commerce  comme le relève le quotidien français en première page sous ce titre : «Le Ramadan, un nouveau marché pour la grande distribution». En effet, on sait que ce mois, contrairement au petit descriptif mystico-alimentaire esquissé plus haut, pousse à la consommation. Or, consommer pour un musulman en Europe c’est consommer halal. La grande distribution ne tardera pas à investir ce créneau qui a cessé d’être une niche réservée au petit épicier du coin. Le marketing élaboré à cet effet reste, comme le signale l’article du journal, encore prudent. On ne parlera pas de produits spécifiques, ni trop référencés ou connotés religieusement. Il ne faut pas non plus faire fuir M. et Mme Dupont qui risquent de ne pas voir d’un bon œil cette étrange et étrangère promiscuité. Voilà pourquoi on fait dans l’exotique : «Saveurs de l’Orient» ou « Sur la route des épices». De tels slogans doivent faire marrer les Français musulmans d’origine maghrébine et leur rappellent des titres de films documentaires diffusés par TV5. Quant à l’emballage, on le dirait tout droit sorti d’un Tintin au pays des marabouts ou de ces films de jadis Le voleur de Bagdad et Ali Baba et les quarante voleurs avec Fernandel. Bref, c’est à croire que rien n’a changé depuis les années cinquante et que ces «marketeurs» qui pataugent dans la semoule (du couscous) ont autant d’imagination, de culture et d’ouverture d’esprit que ceux qui avaient pondu le fameux concept «Y’a bon Banania». Le journal précise par ailleurs que «comme l’islam reste une question sensible, les distributeurs avancent avec prudence (…) d’où la tendance à utiliser un vocabulaire le plus neutre possible».  
On ne voit pas ce que ce vocabulaire et le design ringard et kitch de l’emballage  ont de neutre. Tout ce qu’il peut enclencher c’est une vaste et massive rigolade. Mais s’ils veulent bien se payer une tranche de rigolade en ce mois sacré-, sucré-, salé-énervé, on peut leur suggérer des appellations tout ce qu’il y a de plus halal pour la soupe ou la semoule du couscous: «harira bien qui rira le dernier» ; le «Kouskous Klan» …