La terrasse d’une

Si on peut se réjouir de la décision des responsables rbatis d’avoir viré toutes ces enseignes hideuses qui pendouillaient sous les arcades, on ne peut que déplorer la disparition, si elle se confirmait, de ce lieu de mémoire qu’était le café Balima.

A Rabat, tout le monde en parle mais, ailleurs, tout le monde s’en fout : on refait le centre ville de la capitale. Le chantier dure depuis quelques semaines et nul ne sait quand les transformations seront achevées. Un chantier, c’est comme la guerre, dont Machiavel, qui s’est rarement gouré, disait : «On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut.» C’est un aphorisme qui pourrait, soit dit en passant, être bigrement utile à Bush et ses allumés de conseillers qui devraient lire autre chose que les notices des war games. Mais on s’égare. Ici, il n’est question que d’un gros chantier urbain qui commence à provoquer la colère des gens de Rabat qui n’en peuvent plus de traverser la grande avenue dans la poussière et le vacarme. Il faut dire qu’à Rabat, on n’a pas l’habitude de ces chamboulements urbanistiques et, depuis l’édification de deux fontaines, aujourd’hui détruites, érigées par les deux compères, Karim Bennani et Hassan Slaoui, la grande artère Mohammed V n’a connu aucune transformation. L’architecture coloniale et la perspective soulignée par une belle enfilade de palmiers donnent à ce site un cachet particulier et une identité urbaine dont les nouvelles grandes avenues des villes marocaines sont dépourvues. C’est pourquoi certains habitants de la capitale ont imaginé le pire lorsqu’un beau matin, sans crier gare – à deux pas de la gare, justement, et à un jet de pierre du Parlement, comme dirait un chômeur en sit-in – des palissades en tôle ondulée ont été installées de part et d’autre de l’artère. Route déviée, cafés et magasins désertés, poussière et boucan des marteaux- piqueurs. Un des lieux prestigieux du coin après les édifices, par ordre protocolaire, du Parlement, de Bank al Maghrib , de la Trésorerie et de la Poste, reste sans conteste le fameux café Balima. Lieu de mémoire et espace de rencontres , de médisance, d’embrouilles ou de farniente, sa terrasse a plus fait pour les débats et projets de société que l’édifice d’en face en plusieurs législatures. Ce lieu réunissait jadis une faune diversifiée composée de journalistes plus ou moins engagés, d’intellectuels reconnus ou autoproclamés, de députés plus ou moins bien élus, de politiciens en mal de poste, de flics en veille et d’artistes généralistes. Tout ce beau monde attablé et volubile entretenait la réputation du café où la bonne information circulait entre les membres d’une élite comme une denrée à la fois rare et prohibée. C’est cette renommée qui va nourrir les stratagèmes et le bagout d’un personnage éponyme : «Soltane Balima», aujourd’hui décédé, paix à son âme ! Roi de l’embrouille et de l’incruste, cet homme avait un certain charisme et un énorme culot. Condamné plusieurs fois pour des coups tordus, il était resté un récidiviste impénitent ; ce qui ne faisait que renforcer son pouvoir auprès des gogos et affiner son humour corrosif toujours recherché par certains consommateurs à l’affût du mot pour rire de Soltane Balima . D’autres personnages moins sulfureux ont hanté cette terrasse qui connaît aujourd’hui un autre destin en chantier. Mais on peut constater avec tristesse que le restaurant jouxtant ce lieu de mémoire a été bel et bien rasé, signe qu’il n’y aura plus de terrasse cet été. De nouveaux paysagistes, tout frais émoulus, jouent peut-être aux bâtisseurs de Rome sur une play station et n’en ont rien à cirer de la nostalgie des gens de la ville. Ainsi va la vie et vogue le navire lorsque seuls les experts sont à la barre.
En tout état de cause, l’environnement architectural du centre de la capitale, en tant qu’héritage du passé, est un tout intangible et indivis mais il est aussi ouvert à une meilleure et intelligente gestion de son espace. C’est ce que souhaitent et attendent les résidents de la ville de ce gros et tonitruant chantier. Cependant, si on peut se réjouir de la décision des responsables d’avoir viré toutes ces enseignes hideuses qui pendouillaient sous les arcades longeant la grande avenue, on ne peut que déplorer la disparition, si elle se confirmait, de ce lieu de mémoire qu’était le café Balima.
Un ami qui aime les demi- mesures, par optimisme autant que par nécessité, me précise que le café ne disparaîtra qu’à moitié puisqu’il reste encore celui de l’hôtel. Alors, à propos de moitié et pour la fermeture (ou la conclusion) en raison des travaux, on va dédier cette citation de Devos à tous ceux qui ont des souvenirs à fleur de… pot de terrasse : «L’autre jour, au café, je commande un demi. Je bois la moitié. Il ne m’en restait plus»