La subversion du temps présent

le 30 novembre prochain, la première mosquée «inclusive» va ouvrir ses portes en France. Cette mosquée aura la particularité d’accueillir les homosexuels tout comme celle de placer les hommes et les femmes sur un pied d’égalité pendant la prière. Son fondateur s’appelle Mohamed Ludovic Zahed, membre de l’association Homosexuels musulmans de France (H2M) et auteur de «Le Coran et la chair».

Décidément, l’époque présente n’est pas clémente pour les conservateurs de tout bord. On peut tout à fait comprendre qu’elle les perturbe au plus haut point. Que les plus illuminés d’entre eux en arrivent, de ce fait, à considérer la fin du monde proche n’est pas pour étonner. Idem pour ceux qui essaiment sous nos cieux et y voient là le signe d’un retour manifeste au temps de la «jahiliya». Il faut dire qu’en matière d’évolution des mœurs, on assiste à un bousculement des codes d’une telle ampleur qu’il ne peut laisser personne indifférent. Qu’on soit pour ou contre, ce sont de véritables révolutions qui se déroulent aujourd’hui sous nos yeux. Celles-ci sont d’autant plus déstabilisantes que l’effacement des frontières faisant, leur impact va au-delà de l’espace culturel où elles se déroulent. Ce qui se passe ici fait écho là, d’où un entrechoquement retentissant des valeurs et principes. L’actualité française, avec le projet de loi sur la légalisation du mariage homosexuel, nous en offre un exemple édifiant. Entre une société -la marocaine- qui en est encore à considérer les homosexuels comme des déviants sexuels bons pour la prison ou l’asile et une autre -la française- qui, non seulement les reconnaît mais s’apprête à leur octroyer le droit de passer devant le maire, le contraste est abyssal. On imagine aisément les «Allahoumma inna hada mounkar» qui doivent jaillir à l’évocation de ce projet de loi. Maintenant, tant que cette question ne concerne que les Français de souche, le détachement reste de mise. Le problème est que la revendication fait tache d’huile. Voilà qu’elle se retrouve au sein même de la communauté musulmane de France.

Et s’y accompagne de passage à l’acte. Ainsi, ce 17 novembre, deux musulmanes françaises se sont-elles «mariées» au centre gay et lesbien de Paris. Et elles ont tenu à donner un cachet religieux à leur union, faisant célébrer celle-ci par une femme imam, Ani Zonneveld, de la mosquée de Los Angeles. Par ailleurs, le 30 novembre prochain, la première mosquée «inclusive» va ouvrir ses portes en France. Cette mosquée aura la particularité d’accueillir les homosexuels tout comme celle de placer les hommes et les femmes sur un pied d’égalité pendant la prière. Son fondateur s’appelle Mohamed Ludovic Zahed. Membre de l’association Homosexuels musulmans de France (H2M) et auteur de Le Coran et la chair, ce Franco-Algérien, qui prépare actuellement une thèse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), a fait de la cause homosexuelle en islam son cheval de bataille. Voulant vivre sa foi sans renier son inclination sexuelle, Mohamed Zahed conteste l’interprétation homophobe traditionnellement faite des textes musulmans. Et propose une autre lecture, en se basant notamment sur les hadiths rapportés par Aïcha, la femme du Prophète et qui évoquent les «moukhannathoun», des hommes très efféminés (manifestement des homosexuels selon Mohamed Zahed) que le Prophète accueillait chez lui.

Du coup, pour les plus dogmatiques, la question prend une toute autre dimension. Elle se fait porteuse d’une dangereuse subversion. Une subversion qui, quelles que soient les digues placées pour la contenir, déborde et érode les modes de pensée unique. Il est intéressant à cet effet d’analyser les réactions de principales institutions musulmanes de France, appelées à se prononcer sur le mariage homosexuel. Et de relever les précautions dont elles ont entouré leur rejet de celui-ci. Ainsi le CFCM (Conseil français du culte musulman) et l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) ont-ils pris soin de le dissocier de toute forme d’homophobie. «En présentant notre position sur le projet de loi, nous réaffirmons notre condamnation totale de toute forme d’atteinte qui viserait une personne en raison […] de son orientation sexuelle. Et, à ce titre, nous condamnons fermement tout acte homophobe», insiste le CFCM dans son communiqué. Le contexte juridique français impose ce type d’attitude. Mais, ce faisant, ces institutions musulmanes de France se retrouvent à reconnaître et avaliser le droit de chacun de vivre selon son orientation sexuelle. On a là un exemple des évolutions que l’islam de France est appelé à faire sienne, sur cette question comme sur d’autres. Alors qu’en terre musulmane l’homosexuel reste l’objet d’une répression légale, l’islam de France condamne toute violence exercée à son égard. Une différence notable et révélatrice de la «subversion» du temps présent.