La spirale de l’endettement des ménages

Les établissements spécialisés, qui ont longtemps coulé des jours heureux, sont aujourd’hui inquiets. Les difficultés de remboursement des dettes compromettent la rentabilité des institutions en les contraignant à  constituer des provisions et à  subir des coûts de recouvrement supérieurs à  la normale.

L’endettement des ménages est en progression substantielle : entre 15 et 20% par an. Cette croissance explosive est consécutive à plusieurs facteurs : diversité des produits ; importance des crédits non affectés ; activité à rentabilité élevée ; offensive commerciale et forte concurrence entre les établissements spécialisés et les banques à vocation générale. La part des crédits octroyés aux fonctionnaires de l’Etat est estimée à 50% des encours totaux du secteur. On considère généralement que cette catégorie de clientèle présente un faible risque du fait des prélèvements à la source. A tort, parce que le gonflement plus rapide de l’endettement que des revenus, le dépassement des seuils d’endettement suscitent des inquiétudes quant à l’homologation des engagements de façon viable. Les mesures prises, il y a quelques années, pour réguler l’endettement des fonctionnaires ne sont pas parvenues à limiter les abus du crédit et à endiguer le mal. Si cette situation n’est pas redressée, l’Etat serait contraint, à terme, de décréter un moratoire qui déboucherait, dans certains cas, sur un effacement partiel ou total des dettes des fonctionnaires. Cela s’apparenterait à une forme de faillite civile sans en porter le nom et serait un mauvais signe pour le comportement des ménages et l’état des finances publiques.

Le recours massif au crédit poserait moins de problèmes s’il ne concernait pas de plus en plus de personnes. Le recours des ménages marocains au crédit se banalise. Vivre à crédit apparaît comme quelque chose de simple et normal. Les offres de crédit se multiplient. Des activités hautement lucratives pour les établissements spécialisés, qui ne reculent devant aucun moyen pour attirer de nouveaux clients. Dans un contexte où la décrue de l’activité économique et ses effets sur les revenus des ménages expose bien des familles au risque de l’insolvabilité.  Car, si les publicités jouent à fond sur un hédonisme consumériste , ce sont d’abord les familles à bas et à moyens revenus qui y ont recours. Elles en viennent à tout payer à crédit, leur nourriture et leurs vêtements, jusqu’au mouton de l’Aid Al Adha et aux livres de classe de leurs enfants. Le succès des crédits à la consommation tient en effet largement au harcèlement publicitaire dont se rendent coupables les sociétés de crédit. Les publicités se multiplient, aussi bien à la télévision que dans la rue, dans les magazines ou par courrier, de sorte que les consommateurs sont aujourd’hui, en permanence, sollicités par les nombreuses offres qui leur sont faites. En principe, les publicités et les informations relatives à des crédits à la consommation sont réglementées. Cependant, la réglementation est peu respectée. Ce laxisme, ces irrégularités à la loi et la légèreté dans l’octroi de crédits des sociétés de crédit à la consommation deviennent inquiétants. Certes, les organismes de crédit n’ont pas intérêt à accepter n’importe qui, sous peine d’avoir trop d’impayés. Mais il leur faut malgré tout attirer le chaland : les contrôles sur le revenu disponible demeurent réduits. Ce n’est donc visiblement pas toujours la règle. Dans bien des cas, le niveau d’endettement est toujours laissé à la seule appréciation du client. 

Les établissements spécialisés, qui ont longtemps coulé des jours heureux, sont aujourd’hui inquiets. Les difficultés de remboursement des dettes compromettent la rentabilité des institutions en les contraignant à constituer des provisions et à subir des coûts de recouvrement supérieurs à la normale. On assiste à un accroissement des taux d’incidents de paiement et d’impayés qui pourrait avoir de graves conséquences. Il est grand temps de moraliser les règles de la distribution du crédit. Nombre de mesures pourraient être envisagées pour éclaircir les règles du jeu entre consommateurs et institutions de crédit. Par exemple, la publicité pourrait être astreinte à une réglementation plus sévère de manière à éviter les abus, les contrats prévoyant l’octroi d’un crédit pourraient faire l’objet d’une «déclaration d’endettement sur l’honneur» de l’emprunteur au moment de l’acceptation, la baisse du taux de l’usure soulagerait de nombreux foyers, les dettes pourraient être étalées sur un horizon plus long. Ce type d’initiatives ne serait pas sans conséquence : elles permettraient d’éviter une part du surendettement et conduiraient les sociétés de crédit à être encore plus sélectives. Pourtant, au-delà d’un meilleur encadrement du marché et de systèmes de garanties sociales, la solution au surendettement viendra d’une amélioration de la situation économique. La reprise de la progression du revenu des ménages et la poursuite de la baisse des taux sont des conditions impératives pour briser la spirale infernale du surendettement.