La solitude de l’entrepreneur individuel

L’entrepreneur crée l’emploi, l’emploi crée la croissance. D’où la nécessité d’une loi qui, en facilitant la création et l’extension des entreprises individuelles, viserait à  développer de nouveaux métiers, de nouvelles activités, des services et de nouvelles façons de travailler.

Beaucoup d’entre eux jugeraient immodeste de se présenter comme chef d’entreprise. Pourtant, boulangers, plombiers, artisans ou agents d’assurances, ils sont, en majorité, à  la tête d’entreprises dites individuelles. Les juristes parlent d’ «entreprises en nom personnel», ou, par opposition aux «personnes morales» que sont les sociétés, de «personnes physiques». Elles se caractérisent par l’absence de capital, la solitude du créateur (alors que toute société nécessite plusieurs associés et un capital minimum), ainsi que la confusion entre l’entreprise et celui qui la gère. Plus de 90% des entreprises marocaines sont individuelles. Installées un peu partout sur le territoire national, elles font travailler des milliers de personnes et contribuent à  la réalisation de la valeur ajoutée du pays. La plupart n’ont pas de salariés, mais celles qui en emploient en comptent trois en moyenne. Elles constituent une forme dominante d’exercice du travail indépendant mais aussi la forme la plus naturelle de la création d’activité.

Selon diverses études, plus de la moitié des entreprises, tous types confondus, ne passent pas le cap du cinquième anniversaire. Pour les entreprises individuelles, ce taux d’échec monte au deux-tiers. Causes principales : une mauvaise connaissance des marchés, des besoins sous-estimés au départ ou une conception bancale du projet ou service proposé. On ne s’impose pas chef d’entreprise, on doit y être préparé. Pour cela les créateurs d’entreprises individuelles n’ont pas à  leur disposition des «points de contact» pour les informer, les conseiller et les orienter dans leur projet. La défaillance des chambres consulaires sur ce volet, et bien d’autres, est manifeste. De fait, le taux d’échec des entreprises ayant eu recours au conseil des experts tombe sensiblement lorsque les quatre expertises essentielles (comptable, juriste, financier, marketing…) ont été consultées. Dans le cadre de l’entreprise en nom personnel, on a un peu tendance à  confondre le porte-monnaie personnel avec celui de l’entreprise. Ainsi, l’entrepreneur n’est pas incité à  la gestion professionnelle et dépense tous les bénéfices.

Dénuée de capital par son statut, l’entreprise individuelle n’en nécessite pas moins des fonds disponibles et raisonnablement investis. Quand l’argent manque, le moindre blocage commercial peut entraà®ner une spirale infernale : impossibilité de rembourser un emprunt bancaire, cession des biens et dépôt de bilan. Une bonne partie des quelques milliers d’entreprises individuelles qui voient le jour chaque année sont créées par des personnes qui n’ont pas exercé d’activité auparavant ou des chômeurs. Devenir son propre patron faute de retrouver un travail salarié ? L’idée séduit. Elles se comptent sur les doigts de la main, les quelques grandes entreprises qui pratiquent ce qu’on appelle l’ «essaimage», le soutien à  la création de projets par leurs salariés. Aussi, dans la plupart des cas, les personnes, en activité ou en chômage, qui décident de créer leur affaire ne disposent pas de fonds, ce qui, conjugué au manque d’expérience, réduit encore leurs chances de réussir. Ce genre d’expérience se transforme souvent en quelques mois en drame social. Les Marocains ne s’y trompent pas. Beaucoup d’entre eux seraient prêts à  créer leur entreprise. Combien sont-ils à  passer à  l’acte ? Une poignée. Les autres rangent leur projet dans un coin, invoquant la crise économique, l’environnement défavorable, le poids des charges, les difficultés des banques à  accorder des prêts et les risques juridiques. Il s’agit de vaincre ces blocages. Ce n’est pas la croissance qui crée l’emploi, c’est l’entrepreneur ; l’entrepreneur crée l’emploi, l’emploi crée la croissance. D’o๠la nécessité d’une loi qui, en facilitant la création et l’extension des entreprises individuelles, viserait à  développer de nouveaux métiers, de nouvelles activités, des services et de nouvelles façons de travailler. Certes, on peut arguer que, dans le contexte d’une croissance instable, on a plus besoin actuellement d’éviter la mortalité des petites entreprises existantes ou de combattre l’informel que de multiplier les créations d’entreprises. A tort. Faciliter la création et la survie des entreprises individuelles est une autre façon de lutter contre le chômage.