La société déboussolée

L’Etat doit agir pour construire une «paix sociale» compatible avec le respect des droits de la personne. La construction d’un Etat de droit impose la reconnaissance de l’autre comme «adversaire», au lieu de sa stigmatisation comme «ennemi». D’autre part, l’efficacité politique du mouvement de contestation réside dans ses capacités à  s’avérer crédible au sein des rapports qui le lient et l’opposent à  divers acteurs publics. à  la notion de convictions s’impose désormais une «obligation de responsabilité».

La réaction violente de l’Etat aux mouvements de protestation de dimanche dernier souffle un air de scepticisme sur le «printemps marocain». On savait que la société était en ébullition, que l’Etat était sous la pression de demandes multiformes fusant sur tous les fronts. Des jihadistes en furie sur les toits des prisons, des handicapés qui perturbent le fonctionnement ordinaire des services publics, des diplômés chômeurs qui ne jurent que par l’obligation de leur intégration dans la fonction publique, des sit-in à n’en plus finir. Des contestataires qui clament à juste  titre la fin du règne de la corruption, des passe-droit, de la prédation et de la rente. D’autres pour qui la contestation n’est que la voie  pour réclamer une part dans le partage du «gâteau». A ces mouvements incontrôlés, se greffent des revendications plus classiques : celles des syndicats négociant un meilleur sort des salariés. Le mouvement de la contestation prend de l’ampleur, s’étend aux petites villes. Le monde rural n’est pas en reste avec des marches vilipendant la concussion de notables locaux ou revendiquant l’accessibilité aux services essentiels. Dans ce mouvement qui n’en finit plus de s’étendre et de grossir à l’image d’une «bulle sociale» menaçant d’éclatement, s’expriment des revendications politiques et sociales d’une incontestable légitimité, d’autres qui se perdent dans les méandres de la surenchère maximaliste. Des revendications portées par l’affirmation renouvelée des droits fondamentaux de la personne et une demande plus large de protection contre les risques dans la société. Les lieux de la contestation se déplacent et s’enchevêtrent, de nouveaux supports de débat apparaissent. Le développement des mouvements protestataires conduit à un face-à-face, non réglé, entre l’Etat, le citoyen et des groupes sociaux à géométrie variable et perpétuellement recomposée, qui ajoute à la difficulté de dégager la conception de l’intérêt général que devrait se forger la société.  Dans ce décor perturbé, brouillé, se profilent : une société déboussolée, qui s’emballe dans les espaces de liberté ; un mouvement du 20 Février, hétéroclite, se laissant déborder par des extrêmes où le nihilisme fraternise, sans état d’âme, avec l’islam radical ; des partis qui ont du mal à prendre en charge la demande de démocratie ; un Etat soufflant le chaud et le froid. Le tout donne cette impression d’un pays en risque de dérive, sur un fond de divorce entre le Pays «réel» et le Pays  «institutionnel».

Pourtant, nous sommes dans un contexte bien spécifique. Une phase d’annonce de réformes substantielles des institutions et des rapports entre l’Etat et la société. Une phase délicate qui devrait, tout en laissant libre cours à l’expression  des droits, verrait se manifester un sens plus aigu des responsabilités des uns et des autres. L’idéal aurait été que l’Etat, les organisations politiques et de la société civile parviennent à dialoguer de façon constructive et réaliste sur les orientations générales qui fondent l’avenir de la démocratie au Maroc. Ceci supposait l’établissement de diagnostics partagés et une formulation de solutions alternatives, tenant davantage compte des réalités et des possibilités qui s’offrent au pays. Or, alors même qu’elle entendait permettre un apaisement, l’annonce des réformes a ravivé les revendications, la question de l’avenir des institutions a ainsi fait s’affronter une «logique utopico-symbolique» et une «logique consensuelle politico-étatique». La première exige, au nom de l’alternative radicale, le renvoi immédiat des pouvoirs exécutif et législatif, la sanction de personnes et de pratiques antérieures ; la réponse à ces revendications déterminerait – à ses yeux – la qualité future de l’Etat de droit. La seconde inscrit la réforme dans un processus progressif, contrôlé et consensuel; l’exigence de la stabilisation politique imposant – à son regard – une indulgence au moins relative à l’égard des annonces de l’Etat. Dans ce «dialogue de sourds» qu’est le débat sur les réformes, les failles tant du «maximalisme moral» que du «minimalisme pragmatique» laissaient entrevoir l’effusion d’une tension jusque-là contenue. Une certaine obsession unitaire ou la quête de l’unanimisme sous-tendait, le plus souvent, le comportement de l’Etat. Celui de vouloir canaliser les revendications, effacer la diversité, rechercher le consensus à tout prix, cette procédure classique et molle du fonctionnement du système politique. Les rapports conflictuels entre l’Etat et la société ont fini par éclater au risque de compromettre le processus de réformes en cours.

Dans cet enjeu crucial pour l’avenir du pays, l’Etat, plus que tout autre acteur, ne doit pas seulement agir pour reconstruire des institutions politiques conformes aux critères de l’Etat de droit. Il lui faut aussi faire en sorte que la communauté politique retrouve sa cohésion. Si dans la logique de l’Etat, la recherche de la «paix sociale»  doit être érigée en finalité première de l’exercice du pouvoir, il est condamnable de la garantir par une répression expurgeant le corps social des turbulences qualifiées – souvent à tort- de «subversives». L’Etat doit agir pour construire une «paix sociale» compatible avec le respect de droits de la personne et un fonctionnement pluraliste des institutions. La construction d’un Etat de droit impose la reconnaissance de l’autre comme «adversaire», au lieu de sa stigmatisation comme «ennemi».

Par ailleurs, l’efficacité politique du mouvement de contestation est, aujourd’hui,  étroitement liée non seulement à  l’inscription de son action dans la société mais aussi dans les compromis politiques et sociaux qui la régissent à divers niveaux. Elle réside dans ses capacités à s’avérer crédible au sein des rapports qui le lient et l’opposent à divers acteurs publics. A la notion de convictions qui type beaucoup de mouvements sociaux et facilite leur mobilisation et leurs capacités revendicatives s’impose désormais une «obligation de responsabilité», faute de quoi les actions concernées risquent d’être toujours plus fugaces ou minoritaires. L’efficacité politique de ces mouvements sociaux tient à leur capacité de transformer leurs revendications en règles contractuelles et de leur donner suffisamment de légitimité et de crédit pour qu’elles s’imposent dans la durée.  Ce qui signifie les inscrire dans des processus continus et non éphémères ; les doter de capacités et d’un référentiel stable.

Certes, dans le paysage politique actuel se manifeste un nouveau type de citoyen de plus en plus critique; mais en même temps que les valeurs de la démocratie progressent à la surface de la société, la confiance dans l’Etat et dans les perspectives de la démocratie décline. Cette défiance vis-à-vis de l’Etat contribue à éroder le rapport à la loi commune et le sens de l’intérêt général. Le risque est que s’installe ainsi un hiatus entre une perspective démocratique en construction et une réalité marquée par le désenchantement. Ce décalage peut contribuer à déstabiliser le processus de réformes qui ne bénéficierait plus que d’un soutien sceptique dans l’opinion, alors que le challenge est de  remettre la démocratie en mouvement en incitant à réfléchir à des réformes ayant pour but de dynamiser la démocratie représentative et de développer la démocratie participative.