« La ruche mécontente »

C’est très souvent la nature qui a inspiré en plus des poètes, d’abord les religieux, les penseurs et des théoriciens de tous bords qui ont forgé au cours des temps paraboles, fables et récits allégoriques afin de faire passer leurs raisonnements.

La stratégie du poulpe, dit-on, consiste à lâcher de l’encre noire derrière lui pour semer ses poursuivants. D’autres êtres vivants disposent de bien de stratagèmes pour se protéger et sauver leur peau. Même les plantes, carnivores ou non, que l’on croit inertes ou inoffensives en font de même dans la grande lutte pour la vie  et sur le dur chemin de la durée. On peut y voir là quelques allégories et paraboles à travers lesquelles on peut faire passer tel message. Mais on peut également n’y trouver, et c’est le cas de ceux qui savent, que de banales vérités  scientifiques constatées depuis des lustres par les observateurs et les savants. Car en effet, il faut bien que le phénomène se répète et soit observé, comme s’interrogeait Gide dans son Journal où l’on trouve décidément de tout, pour qu’une vérité soit établie : «Qui donc oserait soutenir que le papillon est le même être que la chenille, si le fait de la métamorphose ne s’était produit qu’une fois ?». Certes, le fait est banal tant il a été établi puis admis. Mais c’est fou ce que les choses qui nous semblent admises ont parfois un air de nouveauté par ces temps de grandes certitudes chez les uns et de croyances dogmatiques chez d’autres. Seuls les poètes persistent encore à s’étonner de ce qui semble relever de la banalité scientifique ou de la providence divine. Comme les poètes ne font rien comme les autres, et c’est même à cela qu’on les reconnaît, ils sont bien les seuls à pouvoir écrire comme Verlaine : «Et l’air a l’air d’être un soupir monotone/ tant il fait doux par ce soir monotone» ; ou de décréter comme Baudelaire dans l’un de ses Spleen : «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans/ Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans/ De vers, de billets doux, de procès, de romances/ Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances». Point de certitudes ici et nulle croyance, mais des sensations portées par les mots du quotidien. Aux autres les choses établies, les vérités scientifiques ou non. Les poètes prendront le reste et en feront autre chose car la poésie c’est toujours autre chose. Un autre poète et non des moindres, Holderling, disait à ce propos : «Mais ce qui demeure, les poètes le fondent».

Mais revenons à la symbolique de la stratégie du poulpe pour relever que c’est très souvent la nature qui a inspiré en plus des poètes, d’abord les religieux, les penseurs et des théoriciens de tous bords qui ont forgé au cours des temps paraboles, fables et récits allégoriques afin de faire passer leurs raisonnements. On sait l’importance de la parabole dans l’exégèse des livres révélés et l’usage que l’on en avait fait et continue de le faire. L’effet irrésistible de la parabole n’est plus à démontrer  lorsqu’on veut faire entrer dans la tête de quelqu’un tel raisonnement pour le convertir à ses thèses ou appuyer telle argumentation pour circonvenir un auditoire. Mais c’est la lucidité d’un poète comme Baudelaire qui avait vu juste dès le début de son poème «Correspondance» : «La nature est un temple où de vivants piliers/ Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles/ Qui l’observent avec des regards familiers».

Plus près de chez nous, on sait que la toute dernière chanson enregistrée du groupe Nass El Ghiwane ou ce qui en reste, Ennahla Chama (Chama l’abeille), est une parabole sur la gouvernance et sur les vices et les vertus des gouvernants. Cela renvoie et rappelle étrangement un adage ancien, «Les vices privés font les vertus publiques», lequel, en cherchant un peu, provient d’un traité méconnu d’un certain Bernard Mandeville, médecin anglais du début du XVIIIe siècle, intitulé The Fable of The Bees, Privates vices, Publick Benefit (La fable des abeilles, vices privés et vertus publiques.). Dans un article de la revue Alternatives Economiques (septembre 2010), Gilles Dostaler précise que Mandeville est considéré chez les économistes comme un précurseur du laisser-faire et a notamment influencé des théoriciens en la matière aussi différents que Keynes, Adam Smith, Hayek ou même Marx. La fable des abeilles, écrit Gilles Dostaler, est «un long poème publié anonymement en 1705, et intitulé La Ruche mécontente, ou les coquins devenus honnêtes. Mandeville y décrit une ruche prospère, dont les abeilles vivent dans le confort et le luxe et dont le gouvernement est éloigné autant de la démocratie que de la tyrannie. Ces abeilles étaient des représentations en miniature de l’Angleterre du début du XVIIIe siècle. Elles pratiquaient divers métiers, dont certains fort malhonnêtes d’aigrefins, pique-assiette, proxénètes, joueurs, voleur à la tire, faux monnayeurs, charlatans, devins». Bref, tout allait bien dans le meilleur des mondes et tout le monde contribuait au bien commun même et surtout la canaille. Cette vie prospère se poursuit, écrit Dostaler, «jusqu’au jour où Jupiter, sensible aux appels d’abeilles bien-pensantes, décida d’extirper la malhonnêteté de la ruche. Cette décision fut catastrophique. Les prix s’écroulèrent en même temps que les dépenses s’effondrèrent et que le chômage et la pauvreté se répandirent. La ruche dépérit à toute allure et devint une proie facile pour ses ennemis».

La morale de cette fable-poème, selon Mandeville, car toute fable en compte une, est que «le vice est bénéfique / Quand il est émondé et restreint par la justice. /Ou, si un peuple veut être grand, / Le vice est aussi nécessaire à l’Etat que la faim l’est pour le manger». A l’ère et à l’heure du politiquement correct, qui pourrait soutenir cela aujourd’hui alors que, même de son temps, la fable de Mandeville avait déclenché un tollé général et lui avait attiré beaucoup d’ennuis et d’ennemis ? Mais personne n’est obligé de croire aux fables, même si nombre de gouvernants de par le monde ne font que tisser fables et légendes ou ce que Christian Salmon nomme en plus moderne : «Storytelling, ou la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits».