La route Ben Ahmed-Khouribga, vous connaissez ?

Les nids de poule y sont si énormes et si nombreux qu’il faut rouler à  dix à  l’heure pour éviter d’y laisser le cardan de son véhicule. Tant qu’il fait jour, ces ornières où les fractures du goudron s’enfoncent sur des dizaines de centimètres sont visibles. Mais quand il fait nuit noire et qu’on n’est pas de la région…

Il ne passe pas un mois sans qu’un drame de la circulation ne vienne rappeler combien nos routes sont meurtrières. Et, régulièrement, les autorités concernées y vont de leur speech sur l’irresponsabilité des conducteurs qui ne respectent pas le code de la route au mépris de leur vie et de celle des autres. Sur les ondes radiophoniques, les capsules de sensibilisation à la sécurité routière se multiplient pour éveiller la conscience du citoyen et l’appeler à plus de civisme au volant. Mais rien n’y fait. Les morts et les blessés par accident continuent inexorablement à s’additionner. Le facteur humain reste -pas de doute à ce sujet- le premier en cause dans cette hécatombe qui décime des familles et fabrique de l’handicap à tour de bras. Mais, et même si c’est dans une mesure moindre, la responsabilité de l’Etat est également en cause quand on voit l’état désastreux de certaines infrastructures routières nationales. A titre d’illustration, ce cas précis, celui de  la route débouchant sur la nationale 9 (Casablanca-Berrechid) et qui conduit à Khouribga en passant par Ben Ahmed. Qu’en dire sinon qu’il est proprement scandaleux que de telles routes soient ouvertes à la circulation.

C’est simple : à partir de la nationale 9, pour parcourir une dizaine de kilomètres, pas moins de vingt minutes sont nécessaires. C’eut été une piste, le trajet sur cette «route» goudronnée eut été moins dangereux. En effet, les nids de poule y sont si énormes et si nombreux qu’il faut rouler à dix à l’heure pour éviter d’y laisser le cardan de son véhicule. Mais surtout, et c’est là le danger, ils vous prennent par traitrise. Pendant quelques centaines de mètres, vous allez rouler sur du goudron refait et puis, paf !, au beau milieu de la chaussée, vous tombez sur des trous énormes qui vous obligent à vous rabattre précipitamment sur le bas côté (quand vous le pouvez !) pour les éviter. Tant qu’il fait jour, ces monstrueuses ornières où les fractures du goudron s’enfoncent sur des dizaines de centimètres sont visibles. Mais quand il fait nuit noire et qu’on n’est pas de la région… il n’est pas difficile d’imaginer le risque pour qui passe par là ! Pour peu qu’il croit pouvoir rouler à une vitesse normale, l’étranger du coin a toutes les chances d’y laisser sa voiture quand ce n’est d’en emboutir une autre ou de se faire emboutir par elle. Or nous ne sommes qu’à 25 kilomètres de la métropole ! Quand, quitté ce chemin de traverse, qu’il est indécent de qualifier de route, vous vous retrouvez sur la double voie fleurie de l’aéroport Mohamed V puis, ensuite, sur l’autoroute Casablanca-Marrakech, la brutalité du contraste vous prend à la gorge. Vous la recevez comme un coup de poing dans la figure. D’un côté, l’opulence et la modernité, de l’autre, la pauvreté et le sous-développement. Cela a toujours été ainsi, me direz-vous, cela fait partie de la réalité marocaine, cette juxtaposition de l’extrême richesse et du dénuement le plus absolu. Cela fait partie de la «philosophie» marocaine. On va dépenser des milliards pour se doter d’un TGV qui va relier en deux heures Tanger à Casablanca et, dans le même temps, à deux pas de celle-ci, les villageois de la région de Ben Ahmed empruntent chaque jour une route qui met leur vie en danger sans que nul ne se soucie de la remettre en état. Sauf que cette «philosophie» ne passe plus. Derrière les printemps arabes, dans la demande vibrante de justice et d’égalité exprimée lors des différentes révolutions, il y a cette inacceptation, désormais viscérale, de la politique de deux poids, deux mesures.

Les citoyens voient et comparent. Et ils ne tolèrent plus l’inégalité béante. Certes, il est illusoire d’espérer loger tout le monde à la même enseigne surtout dans le contexte d’une mondialisation capitalistique qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Mais un minimum de droits économiques, politiques et sociaux doit être assuré à tous faute de quoi le couvercle de la marmite saute. Cela, il nous faut le comprendre au plus vite. Et, plutôt que de multiplier les belles déclarations d’intention, commencer par réparer les routes comme celles de Ben Ahmed qui mettent en danger chaque jour la vie des citoyens.