La rondelle et le printemps

Il y a un malentendu culturel et médiatique entre le Nord et le Sud et, plus généralement, entre ceux qui croient qu’une hirondelle fait le printemps et ceux qui prennent une rondelle pour argent comptant.

Il est parfois utile, sinon sage,  d’opérer une halte dans la rédaction continue d’une chronique afin de s’interroger sur cet exercice étrange et subjectif qui consiste à s’adresser à l’autre. N’étant ni un éditorialiste convaincu exposant des opinions, ni un homme d’opinion invoquant des convictions, le chroniqueur d’humeur et du temps qui passe est condamné aux divagations, à travers les mots, sur l’écume des jours. C’est ainsi qu’il développe une écriture journalière, pour ne pas dire journalistique, par évocation, associations, croisement de regards et de lectures. Il entretient le paradoxe et le cultive pour circonvenir le réel et l’interroger en toute amitié. Cette manière d’écrire ne participe pas d’une méthode, ni ne puise dans la pratique professionnelle. Voilà pourquoi la présence d’une chronique dans l’architecture d’une publication est souvent singulière autant que décalée. C’est à la fois sa légitimité -si tant qu’elle puisse en exciper- et sa faiblesse parce qu’elle court le risque de dénoter dans le tas d’informations générales et particulières.

Voilà, c’était là un bref moment de nombrilisme journalistique en réponse à l’interrogation d’un ami lecteur ;  moment dont l’auteur de la chronique s’empresse de se repentir illico presto. 

Le repentir. On n’est pas seul en ce moment à éprouver le sentiment coupable qui l’inspire, surtout de par le monde dit occidental mais pour bien d’autres raisons et considérations. En effet, on ne compte plus les gestes et les petites attentions dont on entoure les «peuples arabes» comme on dit dans les médias septentrionaux. Car si le monde arabe est pluriel, il est tout aussi singulier au sens d’étrange. Cet excès d’altérité ou de compassion date de ce fameux «printemps arabe» qui n’en finit pas de fleurir dans la tête des uns, pendant qu’il pèse tel un lourd fardeau sur d’autres. A telle enseigne que parmi ces derniers d’aucuns ne sont pas loin de sortir dans la rue en criant «Vivement l’hiver !». En revanche, si revanche il y a, il en est qui ne peuvent que se féliciter des égards et de la sollicitude dont ils font l’objet : ce sont les artistes et autres gens de la culture. L’homme de la rue arabe, lui, ne voit pas encore ce que le printemps lui rapporte en termes d’amélioration de son quotidien maintenant qu’il peut crier et exprimer sa liberté devant les caméras d’Al Jazira. Il peut aller voter quand même, diriez-vous. 

En Tunisie comme en Egypte et ailleurs, les médias avaient les yeux de Chimène pour la foule courroucée et  bigarrée dont chaque chaîne sélectionnait les figures de proue selon sa «ligne éditoriale» ou son audience : de jeunes filles pimpantes blagueuses et blogueuses à souhait pour les télés du nord ; barbus pleins de prières et de colère pour Al Jazira. Puis, le temps passant et la colère baissant, les premières ont commencé à distinguer des silhouettes hirsutes et des voiles qui traversent le champ de leurs caméras en entamant l’euphorie de la rue arabe. Les actes de repentance datent de cette découverte. Dès lors, l’angle et le point de vue ont changé et la peur que la démocratie ne soit qu’un accélérateur d’un mouvement de fond a pris place. Mais, depuis le départ, on a misé sur le spectacle comme expression du changement en organisant, dans la foulée des soulèvements, des festivals, des rencontres, des tables rondes. Une nouvelle culture arabe  post révolutionnaire est née précipitamment dans le cinéma, les arts plastiques, le théâtre, la danse et la littérature… Nombre d’artistes et d’autres  passant pour tels ont senti l’aubaine et se sont engouffrés dans cette ouverture sur l’autre rive où la complaisance le dispute à la repentance. Les plasticiens étant les plus prompts à réagir, on organise sur le pouce un printemps arabe de l’art contemporain. C’est la réponse, nous dit-on, à la question de savoir s’il y a une «nouvelle peinture, un nouvel art qui pousse après le printemps arabe ?». Et comment ! Y a qu’à demander. Les cinéastes ne sont pas en reste et les voilà qui présentent déjà leurs œuvres post révolutionnaires alors que le «printemps arabe» est encore en vigueur ou , pourrions-nous dire, toujours de saison en plein hiver. Cette synthèse artistique hâtive d’un changement politique toujours en cours relève de la logique de la «société de spectacle». Mais il peut aussi exprimer, chez certains, une volonté de se racheter auprès des intellectuels et de la société civile que l’on dit négligés et abandonnés face aux forces obscurantistes de tout poil. En tout état de cause, tout cela dénote encore une fois le malentendu culturel et médiatique entre le Nord et le Sud et, plus généralement, entre ceux qui croient qu’une hirondelle fait le printemps et ceux qui prennent une rondelle pour argent comptant.