La richesse des Nations : de quoi parle-t-on ?

L’enjeu est l’élaboration de politiques publiques appropriées pour le développement humain durable et de responsabilité envers les générations futures

La problématique de la mesure du capital immatériel du Maroc en ouverture du discours royal du 20 Août est d’un immense intérêt. Elle n’est pas seulement une curiosité intellectuelle, propre au monde du savoir. Sa finalité ultime n’est pas de repositionner le Maroc dans le classement des nations. Elle est surtout d’une grande utilité pour réévaluer les politiques publiques de développement. Mais, il faut admettre que la comptabilisation de la richesse d’une nation est une entreprise complexe. Elle suppose de mesurer des actifs mais aussi des passifs. Trois problèmes connexes apparaissent : quels sont les postes de cette richesse ? Comment les évaluer individuellement et par agrégation ? Comment articuler les comptes de stock et les comptes de flux ? Nous savons que toute mesure économique est définie en termes de valeur monétaire. Cependant, la prise en compte des stocks conduit à mélanger des valeurs de statuts différents dans la mesure : valeur réalisée contre paiement d’une somme d’argent, valeur imputée, valeur actualisée (c’est-à-dire anticipée), valeur substituée (coût d’opportunité). Étant donné la disparité des statuts, l’intégration des comptes de revenu (flux) et des comptes de patrimoine (stock) ne peut aller sans conventions et approximations.
La littérature économique sur la croissance, les productions des organismes internationaux ont exploré des méthodologies et conduit des investigations sur la mesure de la richesse des nations. Initialement, le problème réside dans l’appréciation des défis à long terme qui menacent les ressources de la planète et qui concernent les générations futures plus encore que les générations présentes : le changement climatique, l’épuisement des forêts et la raréfaction des ressources aquatiques et fossiles. Plus récemment, les crises ont renseigné sur les risques de solvabilité des secteurs financiers privé et public qui menacent la solvabilité financière des Etats. De ces investigations, il en est sorti que le maintien de la richesse totale d’une nation est la clé des régimes de croissance viables, soutenables et durables. Les perspectives de développement futur d’une nation sont liées aux variations de sa richesse réelle nette totale. C’est à dire les variations qui ne détruisent pas la richesse mais génèrent plutôt une épargne nette ajustée (ou épargne authentique) permettant un investissement net de la société. C’est la condition pour emprunter que le sentier d’une économie soutenable. En l’état présent de nos connaissances, la richesse des nations est loin d’être mesurée de manière complète. S’il est possible de mesurer les différents types de capital qui forment la base productive de l’économie, il est plus complexe de mesurer la productivité agrégée du volume des autres types de capital. Tout d’abord, le capital naturel est extraordinairement diversifié (gisements, forêts et terrains). Les ressources naturelles marchandes sont soit non renouvelables (énergie et minéraux), soit renouvelables (forêts et poissons). Des tentatives sont faites pour comptabiliser les stocks de matières énergétiques. Il est par contre délicat d’attribuer une valeur monétaire aux autres ressources naturelles comme l’air et l’eau. De plus, il faut évaluer sur le plan monétaire les catégories de dommages causés par l’épuisement des ressources naturelles, la dégradation du patrimoine naturel non marchand, des atteintes à la biodiversité. Ensuite, la mesure des actifs immatériels a fait plus de progrès dans la comptabilité des entreprises qu’en comptabilité nationale. La révolution des technologies de l’information a donné un tel essor aux actifs immatériels qu’on leur accorde une plus grande attention dans la valeur des actifs et du patrimoine de l’entreprise. Par contre, les comptables nationaux moins enclins à capitaliser les dépenses immatérielles à l’échelle du pays. Il est vrai que les actifs immatériels ont un caractère non vérifiable et non visible, ce qui complique et rend parfois difficile l’application de la méthodologie de l’inventaire permanent. D’autre part, il n’est pas facile de distinguer les composantes prix et quantités et même trouver une unité de mesure pertinente. Mais, la vision microéconomique de l’entreprise et la vision macroéconomique du développement se différencient par la liste des postes classés en investissements immatériels. Au niveau de l’entreprise, la préoccupation est l’innovation, la gouvernance et la responsabilité sociale. Au niveau macroéconomique, les organismes internationaux ont inclu d’autres catégories : institutions, cohésion sociale, légitimité politique, efficacité des administrations publiques, règles de droit… Certaines sont universelles. D’autres servent à promouvoir un modèle type de société. Toutes restent à mesurer. Enfin la mesure du capital humain rencontre d’autres embûches. Il est évidemment incorporé dans les personnes. On suppose que sa valeur est liée à l’investissement en nombre d’années d’éducation. Mais pour l’approcher, il faut tenir compte du problème des différences de qualité de formation, de taux d’intérêt appropriés appliqués aux dépenses annuelles d’éducation par travailleur… On constate que si pour les catégories d’actifs immatériels qui s’apparentent plus au capital matériel, il est possible d’utiliser des méthodes pour en mesurer la valeur en tenant compte du coût d’usage et du rendement du capital, la mesure du stock de capital humain est autrement plus délicate. Elle exige de  mesurer le nombre de travailleurs actifs ajusté des risques de mortalité pendant la vie active, de définir un prix fictif de la productivité de cette catégorie de capital, etc. L’enjeu est l’élaboration de politiques publiques appropriées pour le développement humain durable et de responsabilité envers les générations futures.