La revue du temps qui passe

Seules les publications à  caractère culturel passaient entre les rares fissures de la chape de plomb qui couvrait l’air du temps médiatique de ces années de la peur et de l’effacement. Un magazine portant un qualificatif aussi noble qu’innocent ne pouvait être porteur de messages ou d’informations de nature à  troubler l’ordre public.

«J’ai beau avoir été élevé par une bibliothèque, comme dit Jules Renard, des journaux se sont faufilés sous les portes et des chansons ont traversé les parois.» C’est ainsi que se fait l’éducation littéraire d’une personne, selon l’excellent écrivain et critique Charles Dantzig. Dans le numéro spécial du Magazine littéraire, qui célèbre sa quarantième année, Dantzig rappelle que le premier numéro de ce mensuel, dédié à la littérature depuis novembre 1966, a été consacré à Stendhal. Comment alors ne pas avoir du respect pour cette publication dont la vocation est de faire connaître et aimer la bonne littérature ?

Ceux qui, du côté de chez nous, ont eu à lire ce magazine, forment quasiment une secte culturelle. A la fin des années 1970, l’auteur de cette chronique glissa dans la liste du service de presse du quotidien Al Maghrib, où il fit ses débuts, deux publications culturelles : le Magazine littéraire et la Quinzaine littéraire. Grâce à la compréhension intellectuelle et à la complicité littéraire du fin lettré directeur fondateur du journal de l’époque, Abdallah Stouky, les deux titres commandés passèrent comme une lettre à la poste.

Il faut rappeler qu’en ce temps-là, le service de presse n’était pas aussi fourni qu’aujourd’hui du fait que les quotidiens et périodiques nationaux se comptaient sur les doigts d’une main. Quant aux journaux étrangers, plus particulièrement Le Monde, Le Nouvel Observateur et l’Express, leur arrivage était tributaire de la conjoncture, de l’humeur et bien d’autres altérations du climat politique et social. Autant dire que la lecture de ces titres, intermittente ou sous le manteau, était un luxe rare et apprécié à sa juste valeur. Un exemplaire de ces journaux, saisis ou interceptés à la douane, pouvait circuler de main en main, et parfois seulement par le bouche à oreille, comme un magazine érotique aux pays des talibans. Seules les publications à caractère culturel passaient entre les rares fissures de la chape de plomb qui couvrait l’air du temps médiatique de ces années de la peur et de l’effacement. Un magazine portant un qualificatif aussi noble qu’innocent ne pouvait être porteur de messages ou d’informations de nature à troubler l’ordre public. C’est sans doute ce que pensaient les censeurs de l’époque, même lorsqu’un numéro a été consacré par exemple à Sartre ou Voltaire. De Gaulle, en 1968, assimila d’ailleurs le premier au second pour s’opposer à l’arrestation de l’auteur des Chemins de la liberté. Mais le général-président avait de la culture et Malraux comme ministre de celle-ci. Pour culture, nos censeurs avaient seulement la ferme et piètre conviction que la littérature ne pouvait porter préjudice aux institutions. Toujours est-il que le Magazine et la Quinzaine avaient nourri quelques férus de livres et satisfait leur appétence littéraire. Mais quand le mensuel dirigé par Jean-Jacques Brochier nous ouvrait les grandes portes de la littérature classique et contemporaine, la Quinzaine de Maurice Nadeau nous faisait découvrir les auteurs inconnus ou «difficiles» et les tendances des idées, des arts et des sciences humaines des années 1980. Entre Cioran et Bataille, CG Jung et Lacan, Derrida et Marcellin Pleynet, on voguait dans un océan de concepts et de courants culturels, avec la passion de lire pour boussole et la littérature universelle pour horizon.

Sur le plan local, la revue Souffles avait poussé ses derniers soupirs depuis bien longtemps : son fondateur, Abdellatif Laâbi, et d’autres intellectuels embastillés à la prison centrale de Kénitra avaient peut-être les mêmes lectures que nous, sinon même plus grâce aux colis de livres passés par Amnesty International et d’autres associations. C’est ce qu’on a subodoré après leur libération au vu de leurs références et de leurs écrits.

Quelques revues ont fait une brève apparition, contre vents et marées, avant d’être happées par le silence, la peur ou l’impécuniosité. Intégral, Pro-C (C comme culture), Traces et quelques autres. En arabe, seule la revue Attaqafa al Jadida, dirigée par Mohamed Bennis, apparaissait et disparaissait au gré du climat politique et de ses humeurs. Enfin, on ne pouvait contourner la revue Lamalif, dirigée par Zakia Daoud et Mohamed Jibril : un mensuel entêté de la gauche cultivée qui alliait le politique, l’économique et le culturel, avec comme fil rouge les insoutenables dessins noirs de Gourmelin, aussi anxiogène que le climat politique de l’époque.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette effervescence culturelle sous contrôle sinon quelques numéros jaunis par le temps qui passe ? Quant à nos kiosques, fixes ou étalés sur les trottoirs des grands boulevards, ils n’ont jamais été aussi débordants de publications qui tirent à hue et à dia et aussi pauvres en littérature et en culture.