La responsabilité du lecteur

«On a suffisamment parlé de la responsabilité de l’auteur. Qui dira la responsabilité du lecteur ?»

Cette question posée par l’écrivain français Charles Péguy, dont une tardive et illustre postérité célèbre le centenaire de sa mort, pourrait inviter à s’interroger sur ce que les livres font ou défont chez leur lecteur. Il arrive que l’on pose la question-bateau, «quel est le livre qui a changé votre vie ?» La réponse est parfois convenue, quelquefois confuse et souvent faussement sincère. C’est du reste un jeu auquel on se prête plus pour se débarrasser de la question et de l’importun que pour se convaincre soi-même. Car si un livre, un seul, peut changer la vie de son lecteur, c’est que la vie de ce dernier n’avait pas besoin de beaucoup pour basculer. Certes, il est des livres qui ouvrent des horizons, émancipent une pensée, fabriquent des idéaux, ou encore éclairent un chemin dans la vie que l’on hésitait jusqu’alors à emprunter. La lecture des livres entraîne la lecture d’autres livres et encore davantage. Le reste est de la responsabilité du lecteur, celle peut-être à propos de laquelle Péguy s’interroge, tant  il estime que maintenant que les œuvres des grands auteurs sont à notre portée, c’est de ce que nous en faisons que dépendra notre destin. Un autre écrivain, Maxime Cohen, bibliothécaire de profession et qui se veut d’abord lecteur passionné, relativise avec amusement cette notion de grands auteurs : «Les grands auteurs ne sont pas tous dignes de révérences ni les petits de mépris. Des ouvrages obscurs nous font parfois autant de plaisir que les plus renommés : la foule brillante et méconnue des moindres plumes fournit au ravissement des lettrés autant que les plus grands maîtres. Car que doit-on chercher d’autre que le plaisir lorsqu’on lit ou qu’on écrit…». Et poursuivant sur la postérité des grands auteurs, il constate que «même l’écrivain le plus incertain de son art aspire à la bienveillance d’un lecteur inconnu» (Promenades sous la lune ; Ed Grasset).

C’est donc à un débat ouvert, et probablement superflu, qu’invite cette question sur l’auteur et son lecteur. Alors laissons le débat pour ceux qui en raffolent ou en font commerce et écoutons ce que le poète portugais Fernando Pessoa écrit dans son célèbre et bel ouvrage  Le Livre de l’Intranquilité : «Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini». Que peut faire un lecteur avec cette phrase céleste qui porte en elle tant de significations ? Parce que la parole du poète est ouverte sur toutes les émotions et sur toutes les interprétations, chacun peut y voir ou y puiser le sens qui le rapproche le plus de lui-même. Mémoire universelle nourricière de toutes les passions, la poésie, et la lecture en général, sont faites de mots qui savent sur nous, comme dit le poète, ce que nous ignorons sur eux. C’est encore une fois de la responsabilité du lecteur que dépend le sens de la phrase qui défile et se déploie dans le vaste et sempiternel champ de l’imaginaire et donc de la vie.

Loin des débats et plus près des livres et du lecteur, attachons-nous à évoquer ceux qui mettent les premiers entre les mains du second : les bibliothécaires. médiateurs dévoués entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, ils manquent tant dans notre morne paysage culturel parce que la lecture, pratique déjà peu prisée dans un passé récent, est encore plus regrettablement rare aujourd’hui. On l’évalue en minutes tandis qu’ailleurs on compte sa pratique en heures de lecture. Mais il y a encore, et on espère davantage demain, de valeureux soldats de la transmission du savoir qui luttent contre la désertification culturelle rampante. Ils ont du mérite ceux-là  qui s’échinent à garnir, dans la rareté des ouvrages et l’absence du chaland, les rayons de bibliothèques de livres en tout genre. Ces espaces publics du savoir ont depuis longtemps été classés comme sites non prioritaires. Lorsqu’on construit des quartiers par dizaines de blocs de béton et de barres dans la périphérie, on ne pense ni aux espaces de la culture ni aux zones vertes. Sous prétexte que l’on fait du social pour les gens de peu, on n’en fait pas plus. On en fait même moins et c’est ainsi  que l’on fabrique de l’asocial et de l’inculture. Pourtant, que de minarets érigés dans ces nouveaux quartiers ou ces nouvelles villes qui prétendent porter des rêves urbains. Mais pas un centre culturel ni une bibliothèque comme espace public nourricier dédié à des jeunes et des moins jeunes. Quelle genre de spiritualité peut-on dès lors inoculer dans les âmes en ces lieux où ni la pensée, ni l’esprit portés par les livres ou par l’art ne sont disponibles ? «La lecture de tous bons livres, dit Descartes, est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés». Peut-être que ceux qui construisent ces cités improbables en excluant de ces lieux espérance et culture, ne veulent discuter avec personne. Qui dira alors le tort et la responsabilité de ces bâtisseurs du vite et du vide ?