La résidence comme lieu de fiction

La figure archétypique
du Marrakchi, qui a le sens
de la litote et de l’humour, donne à  voir parfois des signes de lassitude. Spéculation, course au gain,
au pourboire dans les cafés
et les restaurants, servilité accablante et dédain ostentatoire envers le visiteur dit «national».

On rencontre un peu de tout parmi les conférenciers étrangers qui visitent notre pays : l’expert de renom ou l’intellectuel «maà®tre penseur», le conseiller du prince touche-à -tout ou le clerc avisé qui ne touche à  rien, mais qui n’en pense pas moins et touche quand même des honoraires. Et puis il y a le tout-venant recruté parmi des technocrates en fin de carrière, le consultant en tout genre et le communicant en vadrouille. Invités par des entreprises désireuses de «communiquer» et donc de se faire mousser, ces personnalités sont exhibées dans de grands palaces de la capitale économique dont ils ne perçoivent que le hall de l’hôtel et l’entrée de la ville hérissée d’enseignes mondialisées du côté de Bouskoura. Mais ce bout du Maroc entraperçu ne les empêche nullement de parler du pays et parfois même de prodiguer, en extra, des conseils et des «préconisations».

Mais soyons justes, il y a parfois des conférenciers de haute qualité et de grande compétence. C’est le cas de Jacques Attali par exemple dont le dernier passage à  Casablanca a laissé quelques traces lumineuses de lucidité résumées en ces quelques propos tels que rapportés par la presse : «L’industrie du tourisme est le futur de l’accueil de l’intelligence, assure Attali. Une nation n’est rien d’autre qu’un hôtel après tout : elle doit réduire ses charges, avoir du personnel, renouveler l’offre de ses services… La Méditerranée, si elle survit, deviendra le lieu de toutes les intelligences». Voilà  une déclaration qui va faire plaisir aux responsables du tourisme et à  ses promoteurs. On ne peut affirmer qu’Attali avait réellement utilisé la notion de «nation» comme cela a été rapporté par la presse, connaissant la rigueur et la culture de l’ancien conseiller de Mitterrand. Mais faisons confiance à  nos confrères en admettant cette métaphore touristique. S’agissant du Maroc, on doit reconnaà®tre qu’il y a des jours o๠il faut donner raison au prestigieux conférencier tout en extrapolant cette comparaison. Tout pays est, en définitive, un hôtel habité par des clients (citoyens ou visiteurs) qui exigent un service satisfaisant et renouvelé, donc un personnel qualifié et innovant. Les responsables, eux, veulent que cela ne leur coûte pas bonbon. Tout l’art de la gestion d’un pays consiste donc à  concilier ces deux impératifs. Mais lorsqu’on a dit cela, on n’est pas pour autant sorti de l’auberge si l’on ose écrire, quoiqu’en pensent certains responsables marocains du tourisme ou d’autres choses. On n’habite pas un pays comme on réside dans un hôtel tant il est vrai que cet établissement est une fiction de résidence qui donne l’illusion d’être chez soi. Or, pour éviter de produire un mauvais patriote, il faudrait faire en sorte que le citoyen se sente chez lui. Est-ce le cas lorsqu’on entend certains habitants de Marrakech par exemple pousser des soupirs face à  la mutation vertigineuse de leur ville ? Il nous est arrivé nombre de fois de constater une certaine résignation devant ce «tourisme total» qui a fait de cette ville un fantasme déambulatoire. La figure archétypique du Marrakchi, mélange de compromis et de fatalisme, qui a le sens de la litote et de l’humour, donne à  voir parfois des signes de lassitude. Spéculation, course au gain, au pourboire dans les cafés et les restaurants, servilité accablante et dédain ostentatoire envers le visiteur dit «national». Sans compter d’autres nouveaux comportements empreints d’agressivité verbale, d’autres tropismes de fascination hallucinée devant le pouvoir de l’argent et l’attrait de tout ce qui vient de l’étranger. Si l’on n’y prend garde – en diversifiant, par la promotion et dans un esprit d’innovation, les destinations touristiques marocaines – on risque de laisser s’amplifier l’effet pervers de ce que des spécialistes et sociologues du tourisme appellent le concept du «tourisme total». A ce propos, un auteur italien, Giuseppe Montesano, évoque dans un livre, Cette vie mensongère (Ed. Mettalié), le cas de Naples, «vendu monuments compris pour que la population joue son rôle dans un gigantesque parc d’attractions»

Vision pessimiste et réactionnaire, diront les tenants du «tout-touristique» comme panacée au sous-développement et qui ont, peut-être, mal compris la notion de «lieu de toutes les intelligences» évoquée ci-dessus par Jacques Attali. A moins qu’ils veuillent, en toute connaissance de cause, et comme dirait le romancier Jacques-Alain Léger dans une paraphrase, «ajouter la fiction à  la spectaculaire falsification de la vie»