La règle de la vie

On croit souvent que le bonheur est la norme, qu’il vous est donné pour toujours. Mais le bonheur est d’abord une aptitude à  être heureux. Certains sont doués pour l’être, d’autres ne le seront jamais. Avoir présent à  l’esprit que tout, en une fraction de seconde, peut vous être retiré d’un coup, vous permet de ne pas gaspiller le moment présent et d’être préparé à  l’épreuve quand elle survient.

Les agriculteurs sont ravis. Et quand ces derniers se remettent à sourire, c’est le Maroc tout entier qui retrouve sa bonne humeur. Voilà longtemps que l’année agricole ne s’était présentée sous d’aussi bons augures. Le ciel a été généreux en pluie ces dernières semaines. D’où une abondance en eau qui, en dépit des dégâts malheureux occasionnés par les inondations, a rendu le sourire à des millions de Marocains. A la date du 8 décembre, la retenue globale des barrages était de 8,3 milliards de m3 au lieu de 6,7 enregistrés à la même date l’an passé.
On ne dira jamais assez combien l’eau, c’est la vie. Au cours de cet été, des reportages réalisés par la chaîne de télévision 2M ont montré la situation dramatique de certains villages du sud du pays du fait de l’assèchement des puits. Des marches de plusieurs heures étaient nécessaires à leurs habitants pour se ravitailler en eau potable. Chaque jour, femmes et enfants – les principaux préposés à cette tâche – s’y attelaient sous la chaleur torride de l’été. Les images de cette désolation restent incrustées dans la mémoire de qui les a vues. Aussi ne peut-on que se féliciter de ces nuages qui, respectant pour une fois la saison, éclatent au-dessus de nos têtes en ondées bénéfiques. Et tant pis s’il fait gris et froid, on n’en apprécie que davantage le soleil et le bleu du ciel quand ils sont de retour. Repue d’eau, la terre a abandonné son vêtement de bure pour s’habiller de vert. Sans attendre le printemps, les fleurs s’empressent d’éclore et, le long des routes, les champs s’offrent au regard dans un foisonnement joyeux de couleurs.
On se dit donc : cette année, les récoltes seront bonnes, il y aura de l’eau dans les puits, du blé dans les greniers et de l’optimisme dans l’air. Mais voilà que, depuis quelques jours, à l’heure du petit déjeuner, la radio revient avec insistance sur une alerte acridienne en Mauritanie. A 250 km au nord de Nouakchott, les sauterelles ont infesté 40 000 hectares de terres. A ce jour, nous disent les experts présents sur le terrain, la situation n’est pas encore jugée inquiétante. Juste suffisamment préoccupante pour qu’on agisse, et vite, en conséquence. L’ennemi vert s’est mis en ordre de bataille, et c’est tout le Maghreb qui se trouve dans sa ligne de mire. Son objectif : les récoltes à venir. Avec lui, tout peut aller très vite. Une tonne de ces insectes, soit une fraction d’un essaim moyen, consomme en un jour autant de nourriture que 2 500 personnes. C’est dire la portée de leurs capacités de nuisance. Maintenant, me direz-vous, pourquoi, après avoir démarré la chronique sur une note optimiste, bifurquer sur cette nouvelle moins gaie et qui, pour l’heure, ne concerne que nos voisins ? La raison en est dans la concomitance de ces deux faits. Un scénario classique par ailleurs. Dès lors que l’année agricole s’annonce exceptionnelle, il faut s’attendre à voir débarquer les sauterelles. Normal, elles veulent aussi leur part du butin, ou, plus exactement, le butin tout entier.
Du coup, ce phénomène naturel mérite qu’on s’y arrête car il nous rappelle à cette évidence. Tout bonheur est fragile et aucun acquis n’est définitif. La vie est experte dans l’art de vous donner une chose d’une main pour vous la retirer de l’autre. En vérité, cette formulation est inappropriée : la vie ne vous donne rien et ne vous prend rien. Elle est juste faite de flux et de reflux. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les vagues naître, grossir puis venir mourir sur le sable pendant que d’autres se forment au loin. L’épreuve, tout type d’épreuve, est inhérente au processus même de la vie. Or, souvent, le réflexe humain est de la considérer comme relevant de l’exceptionnel. La plupart du temps, on est surpris, choqué quand elle se présente à nous. On se révolte en se disant «pourquoi moi», oubliant que c’est là le lot de tous. Chacun à sa manière – certains plus que d’autres, il est vrai – est confronté à la perte, à la maladie, à la séparation, à ces maux terribles qui engendrent peines et souffrances. Or – est-ce là un effet de cette société de consommation qui nous donne l’illusion que tout s’acquiert dès lors qu’on a de l’argent ? -, on croit souvent que le bonheur est la norme, qu’on y a naturellement droit et qu’il vous est donné pour toujours. Et bien, cela ne se passe pas comme ça. Le bonheur est d’abord une aptitude, l’aptitude à être heureux. Certains sont doués pour l’être, d’autres quoiqu’ils aient, ne le seront jamais. Avoir présent à l’esprit que tout, en une fraction de seconde, peut vous être retiré d’un coup, vous permet d’une part de ne pas gaspiller le moment présent et, d’autre part, d’être préparé à l’épreuve quand elle survient. Pendant que le blé blondit, les sauterelles se préparent. L’un va avec l’autre et telle est la règle immuable de la vie.