La refondation de la gauche

La gauche doit organiser une contre-offensive culturelle
et organisationnelle, quitte à  transgresser les frontières d’appareils qui n’ont plus leur raison d’être : la fidélité à  une histoire révolue, la défense d’intérêts particuliers.

A se cantonner dans une lecture des chiffres, certains considèrent que la gauche est relativement majoritaire dans le pays. Ses différentes composantes ne se partagent-elles pas plus de 70 sièges ? Cette autosatisfaction sur fond de déroute est pour le moins étonnante. Disons-le franchement : le langage des comptes n’a plus de sens face à une société démobilisée, où le repère des valeurs a été sacrifié sur l’autel de la course aux sièges à tout prix. Reconnaissons-le sans détour : les élections législatives ont révélé avec force l’état moribond de la gauche : la division partisane, le morcellement sociologique, la confusion idéologique et un désordre intellectuel. La gauche serait soudain devenue le parti de l’immobilisme, quand les forces du centre et du conservatisme arrivaient à convaincre nombre d’électeurs qu’elles incarnaient le camp du mouvement. Par soumission à l’air du temps, par abandon d’une réflexion qui aille au-delà des seules apparences, la gauche s’est figée dans le statu quo au lieu de conquérir de nouveaux rivages…

Après la déconfiture, la gauche dans sa totalité et l’USFP en particulier vont devoir s’interroger sur les raisons de leurs échecs, et entreprendre une mutation trop longtemps différée. Au-delà des discussions d’état-major, il convient de réfléchir sur le fond, affronter la nouvelle donne. Un débat sans concession. Pour commencer, il s’agit de comprendre ce qui s’est passé. L’enfermement de la gauche dans la responsabilité gestionnaire, l’autisme des politiques face aux appels de la société, l’accaparement par d’autres, à leur seul profit, des acquis de cette phase, le « cynisme » d’un électorat plus ancré sur ses droits que sur ses devoirs. Le tout sur fonds d’une politique publique qui n’a pas réussi à remodeler ce partage toujours plus injuste de la richesse produite. Une évolution aux conséquences déterminantes : le dénigrement du collectif par rapport à l’individuel, la disqualification de toute réflexion critique. La voie fut alors ouverte au «chacun pour soi ».

La première question que la gauche va devoir trancher, c’est celle de son rapport au pouvoir : veut-elle vraiment gouverner ou en donner l’apparence? Avec qui ? Comment ? Les législatives de 2007 ont, par certains aspects, reproduit les mêmes erreurs que celles de 2002 : une campagne plus marquée par la défense d’un bilan que par une revitalisation du projet. La gauche a tellement intériorisé cette présence au pouvoir qu’elle s’est sentie dispensée d’investir de nouveaux champs, de bousculer les tabous. Comme si la légitimité qu’elle tenait de son capital historique était une source inépuisable de reconnaissance du peuple. C’est cet état d’esprit qu’il s’agit de changer. Ce changement n’ira pas de soi. Il va supposer des révisions courageuses, en commençant par faire l’analyse juste de cette trajectoire, en acceptant de construire de nouveau les outils d’une bonne gouvernance. Pour échapper à cette reproduction de compromis qui diluent la responsabilité des acteurs et brouillent la visibilité des citoyens.

La gauche d’aujourd’hui ne peut être seulement le parti de la défense des acquis. La société bouge, les institutions ont besoin d’être revigorées. C’est pourquoi elle doit penser et agir autrement et pour cela avoir le courage de s’affranchir de deux déviances qui la minent. La première est celle d’un discours et d’une pratique nihiliste et populiste. C’est cette posture «gauchisante» d’une partie de la famille de la gauche qui a gêné la capacité de la gauche gouvernementale à gérer efficacement son projet. Elle a été la cible de ceux qui ne veulent pour rien au monde assumer l’exercice des responsabilités et qui concentrent leurs tirs sur elle. A force de trouver la gauche pas assez à gauche, cette posture risque d’installer durablement le conservatisme au pouvoir. La deuxième déviance est cette tendance qui a conduit la gauche «gouvernementale» à se laisser gagner par le sectarisme : sectarisme d’appareils vieillissants, coupés des mouvements de la société, des jeunes, des intellectuels, des syndicats et des associations ; sectarisme des groupuscules à l’intérieur des appareils, où chacun regarde l’autre avec méfiance, toujours prêt à instruire un procès en trahison, en ambition, en impureté à son voisin immédiat. Une gauche moderne doit rompre avec le sectarisme ! Il faut imaginer un processus qui transforme en profondeur l’USFP et la gauche marocaine, devenues aujourd’hui des machines à produire de la division et de l’échec. Il faut apprendre à conjuguer richesse du pluralisme avec impératif du rassemblement.

L’échec du 7 septembre 2007 ne relève pas, pour l’essentiel, d’un problème de crédibilité personnelle des candidats, de préparation matérielle de la campagne ou de communication, mais bien d’un problème d’offre politique. Si l’on accordait à ces facteurs-là une dimension qui les dépasse, la refondation de la gauche s’engagerait sur de fausses pistes : réclamer de nouvelles têtes, trouver un nouveau nom au mouvement, dessiner une nouvelle alliance. Ce n’est pas d’une initiative cosmétique que la gauche a besoin. Il faudra donc aller plus loin, reprendre les repères, préciser les valeurs. Ainsi, la gauche pourra renouer le dialogue avec ceux qui n’ont pas renié leurs engagements, mais ont perdu leurs espoirs en une gauche moderne. La gauche est entrée dans ce moment identifié par Gramsci comme le point critique d’une crise : le vieux est maintenant mort et le neuf hésite toujours à naître. La route sera longue. L’urgence, pour les forces de la gauche, c’est d’organiser une contre-offensive culturelle et organisationnelle. Quitte à transgresser les frontières d’appareils qui survivent pour d’autres raisons qui n’ont plus leur raison d’être : la fidélité à une histoire révolue, la défense d’intérêts particuliers.