La rationalité du choix électoral

En attendant que les politiques reconsidèrent
leur comportement égocentrique, se profile une reproduction de la société marocaine autour de trois
pôles : les gouvernants, les protestataires, les absents (abstentions et suffrages non exprimés). Le pôle
des «anti», ensemble disparate de mouvements marginaux, constituerait alors, avec les abstentionnistes, l’arbitre anarchique et turbulent du jeu politique.

Le 7 septembre, les citoyens marocains vont élire leurs députés au Parlement. La faible mobilisation annoncée de l’électorat n’est guère surprenante. Le Parlement demeure mal connu et reste le parent pauvre des institutions nationales dans l’opinion. Le Maroc, c’est d’abord une monarchie exécutive qui gère au quotidien. L’élection paraà®t donc, pour nombre de citoyens, sans enjeu immédiat et presque dérisoire au moment oà¹, selon eux, le gouvernement et l’instance législative montrent leurs difficultés à  assurer par eux-mêmes les prérogatives que la Constitution leur consent. Le désintérêt de cette composante de l’opinion tient aussi à  d’autres raisons : le caractère confus et dispersé de l’offre politique. A quoi bon exercer ses droits politiques si le mandat ainsi donné n’a pas pour objet premier de vitaliser l’espace de la décision publique ?

Ce discours fragilise les institutions élues. A y succomber, une frange de la société se trouvera hors-jeu, se sentira délaissée par les hommes politiques, et ceux-ci s’en désintéresseront effectivement puisque leurs électeurs sont ailleurs. Un cercle vicieux dangereux. Certes, le vote n’est pas obligatoire et, en l’absence de sanction contre les abstentionnistes, la participation électorale reflètera le degré d’adhésion au système politique. Mais le vote est un droit et surtout un devoir… Permettez-moi, dans le respect de votre choix, de m’interroger sur la rationalité de votre conduite. Demain, les politologues vont s’échiner à  débusquer ces fameux facteurs qui influencent votre vote. Laissons à  ces spécialistes le soin de disséquer le comportement du corps électoral. Personnellement, je suis obsédé par deux questions : quelle rationalité guidera votre choix et qu’allez-vous nous enfanter comme paysage politique ?

A en croire les règles de la sociologie politique, dans le secret de l’isoloir, votre main sera guidée par votre âge, votre sexe, votre patrimoine, votre appartenance à  tel ou tel groupe social, tel ou tel système de valeurs, et orientée par l’offre politique en présence. En schématisant, si vous êtes possédants, agriculteurs, actifs indépendants ou vieux, votre vote sera conservateur. Si vous êtes femmes, vous aurez davantage tendance à  légitimer l’ordre établi. Quant à  votre niveau de diplôme, il influencera le fait de participer, plus que le vote lui-même. Si je me fie à  quelques avis, on assisterait plutôt à  l’émergence d’un «nouvel électeur», qui forgerait ses choix en fonction des bénéfices directs attendus par l’octroi de sa voix à  tel ou tel, et de moins en moins en fonction d’attaches partisanes immuables. L’électeur deviendrait plus «rationnel», proche de ses intérêts personnels, donc moins soumis aux déterminants sociologiques traditionnels. Ce phénomène s’expliquerait notamment par la perte d’influence des producteurs traditionnels de valeurs collectives, tels les partis et les syndicats. En réalité, le vote est une alchimie complexe entre une connaissance parfois approximative de l’offre politique, des intérêts personnels et un système de valeurs lui-même influencé par la position sociale des individus. Il est vain d’essayer de démêler l’écheveau des influences réciproques. Au moment de choisir votre candidat, vous aurez le sentiment d’accomplir un acte éminemment personnel. Vous choisirez selon votre opinion, en toute liberté. Normal, c’est le principe même de la démocratie.

Que sortira-t-il de votre choix ? Certains espèrent une concentration des voix sur les deux grandes familles de la majorité actuelle. D’autres souhaitent une nouvelle et forte légitimation du PJD, plus en réaction à  l’immobilisme politique qu’à  l’attrait du programme de ce parti. D’autres, enfin, rêvent d’une percée de la gauche radicale, capable d’assurer l’alternance à  une gauche dite gouvernementale. Tout porte à  croire que les tendances lourdes continueront de dessiner les contours du paysage politique national. Le Maroc n’est pas encore en route vers une bipolarisation à  l’anglo-saxonne. Quand bien même ce scénario serait souhaitable, il serait loin de refléter une société devenue subitement homogène et pacifiée. Il s’agirait en réalité d’un système o๠seule une moitié de la population participe aux choix publics et se partage entre un «club» conservateur et un «club» de progrès. L’autre moitié de la population se tiendrait à  l’écart du jeu politique. Un scénario qui ne serait pas susceptible d’éveiller l’intérêt des exclus pour la politique. Mais, convenez avec moi que la reproduction d’un paysage aussi éclaté que celui d’aujourd’hui ne serait guère un scénario plus réjouissant. Trente-trois partis se disputent les suffrages des électeurs. Ceux qui identifient le parti à  un projet de société auront du mal à  faire leur choix. Dans leur vie d’outre-tombe, les fossoyeurs du système politique n’auraient jamais pensé que la compétition pour une parcelle de pouvoir conduirait la classe politique à  une aussi funeste décomposition. Toute démocratie naissante présente un visage défiguré. Dans l’Espagne de l’après-franquisme, une centaine de partis se disputaient la légitimité démocratique… Ce fut une éclosion spontanée dans un moment de rupture avant que le paysage politique n’accède à  la maturité par la conscience du citoyen. Chez nous, la scène politique est encore un spectacle dont le seul enjeu est l’enfantement d’un nouveau-né, dans la continuité des pratiques et des hommes, comme on change le casting des opéras bouffe pour les saisons successives.

En attendant que les politiques reconsidèrent la logique de leur comportement égocentrique se profile une reproduction de la société marocaine autour de trois pôles : les gouvernants (les suffrages qui iront aux partis de gouvernement dans leur diversité), les protestataires (les autres suffrages exprimés), les absents (les abstentions et les suffrages non exprimés). Le pôle des «anti», composé d’un ensemble disparate de mouvements marginaux, constituerait alors, avec les abstentionnistes, l’arbitre anarchique et turbulent du jeu politique. C’est une démocratie entravée, inachevée mais tout de même préférable aux options alternatives : un repli silencieux hors de l’espace public ou la violence contestataire.