La rareté comme vertu

La lutte des classes c’est d’abord la lutte pour la première classe, là  où les places sont chères parce que rares.
Cette conception de la rareté et tout le concept qui la sous-tend ont été bien compris depuis des lustres par les marchands et par ceux qui en ont fait une doctrine.

Au cours d’un entretien publié dans le magazine Lire en 1980 , Jorge Luis Borges déclare à  propos de l’Å“uvre et de la postérité des écrivains et poètes : «Ma seule ambition serait celle-ci : que l’on pense à  moi comme un poète ayant écrit quelques vers acceptables». Connaissant les palinodies et «repentances» littéraires de l’auteur des Fictions, et son magnifique texte La bibliothèque de Babel, on pourrait mettre cet aveu sur le compte, à  la fois de sa modestie avérée, mais aussi d’une certaine coquetterie que Borges avait l’art de cultiver.

Ecrire, c’est douter disait Marguerite Duras ; et les poètes ne sont pas seulement des écrivains qui manient la fiction ou les idées. Ils font Å“uvre de mots et ceux-ci se font attendre et entendre comme l’écrivait Valéry. Plus que douter, pour écrire de la poésie il s’agit d’attendre un don sous forme de quelques mots.

Non pas une inspiration, une transe ou une fulgurance hallucinée. «Je cherche un mot, écrivait Valéry, qui soit: féminin, de deux syllabes, contenant P ou F, terminé par une muette, et synonyme de brisure, désagrégation; et pas savant, pas rare. Six conditions au moins !» Est-ce cela qui poussa le poète – plus qu’une crise passionnelle évoquée par ses biographes – à  abandonner la poésie pendant longtemps pour le monde de l’art, des idées et celui des choses de l’esprit ? Pire que la modestie, la lucidité du poète est pour lui un calvaire. Ceux qui font avec ne font pas dans la facilité, ils fondent une Å“uvre de rareté. Et aucune Å“uvre véritable n’est jamais achevée car une Å“uvre reste ouverte.

Loin de la poésie et proche des choses de la vie, on peut constater que dans un monde de consommation poussée à  outrance o๠le profit est dans la profusion des biens matériels et la reproductibilité des produits culturels, même la rareté devient un luxe. Un produit bio pour les uns ; une invitation pour un spectacle dans un carré VIP pour d’autres.

Plus rarement une toile signée, un ouvrage à  tirage limité. Au sujet de la rareté des choses censée faire leur beauté, Voltaire avait épinglé les vaniteux de son époque dans son Dictionnaire philosophique: «Un curieux se préfère au reste des chétifs mortels, quand il a dans son cabinet une médaille rare qui n’est bonne à  rien, un livre rare que personne n’a le courage de lire, une vielle estampe de Dà¼rer, mal dessinée et mal empreinte ; il triomphe s’il a dans son jardin un arbre rabougri venu d’Amérique. Ce curieux n’a point de goût ; il n’a que de la vanité.

Il a ou௠dire que le beau est rare ; mais il devrait savoir que tout rare n’est point beau».

Plus le commun des mortels accède à  tel produit de consommation, plus celui qui en a déjà  profité tente de s’en défaire. Si l’homme est un loup pour l’homme, comme le soutenait le philosophe Hobbes, il est aussi, paradoxalement, un singe dans sa propension à  imiter son voisin.

Jusqu’au jour o๠il jette son dévolu sur un autre produit jugé moins courant et donc plus cher. La lutte des classes c’est d’abord la lutte pour la première classe, là  o๠les places sont chères parce que rares.

Cette conception de la rareté et tout le concept qui la sous-tend ont été bien compris depuis des lustres par les marchands et par ceux qui en ont fait une doctrine. Mieux encore, par le biais des médias et du marketing, on a même créé l’illusion de la rareté par la «marque», la «griffe» et autres labels.

Mais cette valorisation, par raréfaction, du produit est constamment en butte à  la déferlante mondiale de la contrefaçon qui détruit les barrières douanières et gomme les frontières entre les classes sociales.

Les marques les plus prestigieuses de pulls, de pantalons, de montres et de lunettes sont arborées par des populations désargentées jusque dans les bidonvilles des pays les plus démunis. L’homme pauvre singe et fait la nique à  l’homme riche qui est venu fabriquer, dans ses bas quartiers, ses produits de luxe à  bas prix. C’est naturel, les pauvres n’aiment pas la rareté, car qui mieux qu’eux sait ce que ce mot enferme comme frustrations et privations.

Les poètes, peut-être, comme Borges, lectures à  foison et rareté dans la vue, qui écrit dans Poème des dons : «Que nul n’aille penser que je pleure ou t’accuse/Mon Dieu: la place est juste o๠ta main me conduit/Un dessein magistral, une splendide ruse/ Me donne en même temps les Livres et la Nuit». (Traduit en vers français par Ibarra. ÂŒuvre poétique.)