La question sociale déserte le débat politique

La gauche marocaine a d’énormes difficultés à se différencier,
sans tomber dans le populisme, de la pensée unique. Ainsi, les déficits
sociaux sont énormes, le démantèlement du service public
est une réalité tragique, sans que la gauche s’illustre par
ses propositions.

La question des partis politiques est revenue au centre du débat. Tout le monde y va de sa petite contribution. Deux constats majeurs s’imposent : la crise et les difficultés du renouvellement. Sur ces deux constats il y a unanimité. Mais, parmi les intervenants sérieux, il n’y en a pas un qui nie la nécessité de partis politiques forts, représentatifs, pour le fonctionnement normal d’une démocratie.
Ce débat en lui-même est récurrent et le restera parce qu’il répond à une angoisse réelle face aux difficultés que trouvent ces instruments de la démocratie à jouer leur rôle.
Ce débat est récurrent même dans les vieilles démocraties où le vote protestataire et l’abstention inquiètent quant à la capacité des partis traditionnels à continuer à structurer le débat politique. Les comparaisons à ce niveau relèveraient d’un amalgame évident, tellement les conditions sont différentes, le vécu et l’accumulation démocratique incomparables.
Il est cependant incontestable que le mouvement de défiance vis-à-vis des partis politiques a pris une dimension universelle depuis deux décennies et qu’il va en s’aggravant. Il n’est pas question d’en déduire le crépuscule de cette forme d’organisation. Il y a lieu par contre de poser des questions fondamentales, valables pour toute démocratie. Si les gens se détournent de la politique c’est que celle-ci ne répond plus à leurs préoccupations ni à leurs aspirations. Ce déphasage, produit de la pensée unique, de l’uniformisation des démarches, d’une certaine idée de politique spectacle, n’est ni naturel ni irréversible. Il n’en demeure pas moins dangereux pour les démocraties.
Au Maroc, les partis ont d’énormes problèmes systémiques liés à leur naissance, aux péripéties de la vie politique et à leur nombre. Ils ne me paraissent pas décisifs. Ce qui, chez nous, crée le fossé entre les partis et l’électorat c’est l’incapacité des politiques à se différencier, en termes de proposition, sur les questions sociales.
En d’autres termes, le débat politique est indigent parce qu’il ne met pas, au centre des divergences, la question sociale. Au centre non par luxe idéologique, mais parce qu’elle est au centre des préoccupations des gens et de la problématique du développement.
La gauche marocaine, sur cette question-là, a fait pire que l’européenne. Elle s’est convertie au libéralisme sans se soucier des dégâts. La gauche gestionnaire gère bien la crise sans pour autant pouvoir esquisser des stratégies de sortie efficientes sur le plan social.
Au Maroc, les déficits sociaux sont énormes, le démantèlement du service public est une réalité tragique à moins d’être une réelle tragédie, sans que la gauche s’illustre par ses propositions. Entre la rigueur budgétaire et le déni de justice permanent, la gauche a fait le mauvais choix.
Des conditions historiques ont fait que le politique a primé pendant plus d’une décennie. Qui peut jeter la pierre à des décideurs politiques qui ont choisi cette voix pour donner à la construction démocratique ses chances ? Mais, aujourd’hui, la gauche doit s’inventer une identité, puisant dans ses racines, consciente des contraintes mais identifiant son
camp : celui de la justice sociale.
Ainsi il apparaît évident que l’absence de clivage sur le plan de la restructuration des retraites, le manque d’agressivité de la gauche sur le démantèlement du service public, le peu d’imagination montré par ses représentants aux affaires pour le règlement de la question agraire reflètent le malaise de la gauche marocaine. Elle a d’énormes difficultés à se différencier, sans tomber dans le populisme, de la pensée unique.
La pensée unique n’est nulle part progressiste, elle est le pur produit d’un néo-libéralisme qui pensait que la chute du Mur de Berlin signifierait son triomphe. Aujourd’hui aux USA, pays où la solidarité est mal perçue, l’assurance-maladie et le chômage le disputent à la guerre d’Irak comme thèmes de campagne électorale. En France, les régionales ont pris une tournure d’élection nationale dont le centre est le bilan social de Chirac.
La question du chômage au Maroc, celle de la précarité généralisée, les fermetures sauvages d’usines, le nécessaire redéploiement de l’activité agricole et le devoir d’y mettre les fonds publics qu’il faut, l’équité fiscale, l’efficience du service public, surtout l’enseignement et la santé, en plus des termes relatifs aux libertés individuelles, à l’égalité des sexes, à la sécularisation de la religion, voilà autant de thèmes où la gauche doit afficher sa différence et où elle peut mobiliser.
Au lieu de cela elle est atone, assume des bilans désastreux pour montrer patte blanche, utilise le référentiel Banque mondiale comme une bible. On devrait payer à ses cadres une visite guidée au Brésil. Lula y développe une démarche intéressante dans un pays comparable au nôtre.
Je ne sais pas si l’expérience réussira mais lui au moins, même président, déplace les foules et mobilise toute la société. Parce qu’il a une identité politique, des idées, une organisation tournée vers les populations. Parce qu’il continue à faire de la politique, une activité des plus nobles