La «qanaâ», ce merveilleux legs

Les Marocains compteraient parmi les cinq populations les plus optimistes au monde. C’est ce que nous apprend une enquête réalisée par Win/Gallup International auprès de 65 000 personnes originaires de 68 pays. 57% des Marocains auraient confiance en l’avenir, 68% pensent que 2016 sera une année prospère, enfin ils seraient près des deux tiers (74%) à se dire très heureux

J’ignore son nom mais je l’appellerai Abdelghni, parce que c’est un prénom qui chante et que notre homme respire la bonne humeur. Abdelghni est marchand de légumes. Il tient une échoppe dans un douar situé à la sortie de Marrakech. Abdelghni vous accueille toujours avec un bon mot et ses yeux rient tout le temps. Bien qu’il s’agisse d’un gars relativement jeune – la trentaine – il paraît, en dépit de la modestie de sa condition, très bien dans ses baskets.  Il connaît chacun de ses clients et les femmes qui s’approvisionnent chez lui l’appellent par son prénom. A  l’ombre de ses cageots de pommes de terre et de courgettes, sous les effluves mélangées de la coriandre et de la menthe poivrée, on retrouve le Maroc que l’on aime, serein, jovial et pétri de cette qualité extraordinaire, et intraduisible dans une autre langue, appelée «al qanaâ». Du coup, ce sondage récemment publié et qui, en raison du contexte anxiogène dominant, pourrait surprendre devient parfaitement compréhensible.

Les Marocains compteraient parmi les cinq populations les plus optimistes au monde. C’est ce que nous apprend une enquête réalisée par Win/ Gallup International auprès de 65 000 personnes originaires de 68 pays. 57% des Marocains auraient confiance en l’avenir, 68% pensent que 2016 sera une année prospère, enfin ils seraient près des deux tiers (74%) à se dire très heureux. Waouh ! Ainsi ni la morosité économique, ni la pluie aux abonnés absents, ni l’épée de Damoclès terroriste qui danse au-dessus de nos têtes ne réussiraient à entamer le moral de nos concitoyens. Quand, ailleurs, dans des pays autrement plus prospères (la France pour ne citer qu’elle), on se ronge les sangs et broie du noir. Une nouvelle réjouissante en un temps où l’on ne se réjouit plus de grand-chose tant l’actualité est saturée d’infos qui jouent à qui est la plus mauvaise. La question maintenant est comment, dans une conjoncture politique et économique aussi détestable, nos concitoyens réussissent-ils la gageure non seulement de garder le moral, mais de regarder vers l’avenir avec confiance. L’une des clés de la réponse réside à mon sens dans ce sentiment de «qanaâ» ci-dessus évoqué, cette faculté à savoir apprécier ce que la vie offre tout en adoptant une forme de détachement par rapport aux choses et aux évènements. La formule populaire «koula wahed wach tattallaâlih moghrefto» et dont la traduction littérale est que «à chacun ce que lui remonte sa louche» est expressive de cet état d’esprit qui fait accepter ce que l’on a en partant du principe qu’on ne saurait s’opposer aux décisions du destin. Alors, bien évidemment, cette acceptation des évènements, de leur supposée fatalité, peut être lue comme un renoncement à lutter pour sortir de sa condition, et condamnée pour ce qu’elle génère de soumission et d’abdication. Dans ce monde contemporain où la recherche de la performance et de la réussite matérielle font loi, la «qanaâ» sera approchée comme un comportement défaitiste. Or, il s’agit là d’une approche réductrice qui fait abstraction de toute une spiritualité et une philosophie de vie marquée par le détachement face aux contingences matérielles. A l’inverse de ce qui prévaut dans une société où la logique de la consommation a été poussée à ses extrêmes au détriment de la qualité de vie et des relations humaines. Avec, pour conséquence de cette surconsommation, la mise à mal d’une planète exploitée à outrance mais également le nihilisme mortifère engendré par le délitement des liens sociaux et ce que l’on appelle communément «la mort des utopies». Nihilisme qui nous vaut la barbarie djihadiste actuelle, le vide existentialiste réveillant les pulsions de mort chez les plus fragiles parmi une certaine jeunesse. Or, l’état d’esprit, la vie intérieure du «qanâe» tel que celui-ci se présente encore aujourd’hui dans le Maroc profond constituent des antidotes à ce type de déviance.

Prenons donc ce sondage (qui vaut ce que valent les enquêtes de ce genre) qui nous classe parmi les plus optimistes des peuples du monde comme une bonne petite nouvelle. Mais le mieux encore pour faire partie de ces 57% de Marocains qui ont foi en l’avenir est de renouer avec ce Maroc de la «qanaâ» dont la bonhomie et la sérénité sont la meilleure des médications contre la déprime et le catastrophisme.