La prévision, un art qui s’affirme après les pluies

7%, ce sera, à quelques décimales près, le taux de croissance de l’économie marocaine en 2006. Du coup, l’optimisme confine à l’euphorie. Ce basculement brutal des humeurs collectives est l’une des caractéristiques majeures de notre société. Pourtant, l’optimisme naïf d’aujourd’hui n’est probablement que le reflet du pessimisme excessif d’hier. Il suffisait d’analyser calmement la configuration structurelle de l’économie nationale pour se rendre compte qu’elle n’est pas encore installée dans un sentier de croissance durable. Si les chiffres annoncés par divers organes de prévision sont largement commentés, on discute beaucoup moins souvent des méthodes qu’ils utilisent. Comment font-ils pour prévoir l’avenir ? Entre Madame Soleil et les chercheurs sérieux, on trouve de tout dans le monde de la prévision économique. L’une des grandes variables qu’ils ne maîtrisent pas, qui fluctue fortement et se répercute nettement sur l’activité économique, est la pluviométrie. Dans l’ensemble, les prévisionnistes demeurent assez prudents : ils préfèrent ne pas prendre de risque et retiennent dans leurs premières ébauches les hypothèses d’une année agricole moyenne. Puis, ils corrigent progressivement leurs prévisions initiales, en prenant en compte l’évolution du climat et de l’environnement.

Plus que les données affichées, c’est l’exercice lui-même qui importe : la façon dont les experts économiques décrivent les enchaînements en cours et les facteurs en jeu. Que trouve-t-on dans la cuisine des experts qui analysent la conjoncture économique marocaine ? Pas d’instruments miracles, mais des outils imparfaits qui donnent des résultats incertains et qui ne prennent leur sens qu’au vu des analyses économiques sous-jacentes. Tous les experts vous diront qu’ils n’ont pas de méthode miracle dans leur arrière-cuisine, mais de multiples outils qu’il faut combiner avec talent. Ces outils vont du simple «dire d’expert» (l’opinion de gens informés) au super-modèle économétrique censé prévoir tout de l’économie mondiale. Chacun inclut dans son raisonnement, plus ou moins formalisé (c’est-à-dire représenté sous forme d’équations), les indicateurs qu’il juge les meilleurs en piochant dans l’information disponible. Les plus modélisés ne se contentent pas de leurs équations. Même lorsqu’il existe un modèle économétrique complet, les prévisions n’en sont pas exclusivement issues : le prévisionniste utilise toute l’information hors modèle dont il peut disposer. En clair : toute information est bonne à prendre et ce n’est pas parce que l’on dit ne pas se servir de certaines données pour faire marcher ses modèles que l’on ne jette pas un coup d’œil, au passage, à quelques indicateurs dits peu fiables, pour s’aider. Il ne faut pas se leurrer sur l’aspect scientifique des modèles, parce qu’ils sont composés d’équations. Un modèle, on le corrige à la main. Quand les équations débouchent sur des résultats trop aberrants, le prévisionniste intervient.

Les modèles qui fonctionnent sur la base des résultats passés de l’économie conviennent bien pour tester des hypothèses de politique économique. En revanche, ils montrent leurs limites quand il faut prévoir le moment où la tendance va se retourner. Aussi, certains prévisionnistes cherchent la donnée miracle qui permettrait de déduire les conséquences de l’évolution de l’activité dans les mois à venir : le nombre d’ouvertures de crédit, le niveau de la production de ciment, les immatriculations de voitures neuves ou la consommation d’énergie. Mais ce type de données n’est jamais bon sur une longue période. Il faut compléter l’observation des variables économiques par une analyse fine des enchaînements du cycle de l’activité.

En clair, le conjoncturiste mêle un savant empirisme et une vision théorique de l’évolution de l’économie : une même donnée peut avoir des effets différents selon le contexte. Comme la médecine, la conjoncture est donc un art plus qu’une science. Au-delà des erreurs de méthode, il existe des problèmes de fond, autrement plus handicapants pour les prévisionnistes. Principal obstacle à leur science : il y a la nature et les hommes dans la machine. Et les économistes ont bien des difficultés à mettre leur comportement en équation