La presse comme bien public

A nous autres Marocains, notamment au sein de l’élite,
il manque une propension au patriotisme
en tout genre afin de redonner à  ce mot
un nouveau sens et un avenir.
Ce vocable a été trop souvent exploité et agité comme
un épouvantail.

On s’est bien marré il y a quelques années avec cette devinette sur les trois métiers les plus improbables dans les pays du Maghreb. Vous ne la connaissez pas ? Les trois métiers, donc, sont : «Politologue au Maroc, flic en Algérie et journaliste en Tunisie». La réponse à  cette devinette est toujours d’actualité puisqu’elle fait rire de Casa à  Tunis. C’est toujours ça de pris sur le temps qui passe et l’horloge détraquée d’une histoire qui fait la gueule. Nous autres maghrébins avons aussi en commun un sens faussement tragique du présent qui se nourrit de la peur du voisin. C’est historiquement tribal avant de devenir un élément constitutif de la fondation de la nation. L’histoire du Maghreb est un malentendu inscrit en pointillés sur la carte, sous formes de frontières, depuis une cinquantaine d’années. C’est, en langage de psy, une forme de névrose familiale qui se manifeste à  fleur de mémoire à  l’échelle d’une région. Mais laissons aux historiens le soin de nous éclairer sur les origines de ces relations tendues, à  moins que le métier d’historien ne soit aussi improbable que les trois autres cités ci-dessus.

Pour rester dans la presse et dans les trucs rigolos, apprécions cette citation de Marcel Aymé qui est l’illustration parfaite et catégorique de ce qu’est une information : «Ce mardi, le journal étant en grève, il ne se passa rien dans le monde». Il arrive souvent qu’on se retrouve devant des journaux, écrits ou audiovisuels, qui annoncent trois ou quatre titres comme si rien dans le pays, et plus largement dans le monde, n’a bougé ce jour-là . C’est ici que réside le risque pour ceux qui résument toute la vie dans un média. Mais c’est aussi dans cette vision restrictive que se manifeste le pouvoir d’une information et son leurre. C’est à  une sorte de falsification de la vie que l’on assiste et qui explique pourquoi l’on se dispute le pouvoir médiatique mais sans en faire un bien public dans le sens moral du terme : à  savoir un bien en partage pour construire une société en cohérence avec le monde qui nous entoure.

Nous assistons au Maroc à  un soubresaut médiatique appréciable. Ceux qui ont connu le passé récent de la liberté et de l’opinion et de l’expression, en général, ne peuvent le nier. Seuls les rentiers nostalgiques d’une ère plombée par la peur regrettent le temps des mots bâillonnés et la presse positivement prosternée. Mais la liberté d’expression est un devoir et non pas un pouvoir dans l’absolu. Devoir envers son pays et ses compatriotes à  travers une capacité maà®trisée d’indignation pour critiquer et une compétence pour chercher la véracité d’une information utile. Cette dernière pourrait contrarier parfois la fougue de la critique et donner raison à  ceux que l’on vilipende. Si les faits sont là , il ne s’agit pas de se barricader derrière une posture d’opposant sous prétexte que le journaliste est là  pour porter et maintenir le couteau dans la plaie. Surtout lorsque la plaie est cicatrisée ; car à  ce moment-là , l’entêtement relève d’un projet politique ou idéologique qu’il s’agit de faire connaà®tre pour en débattre. Les médias sont aussi un espace de débats démocratiques. Certes, il est des responsables, à  tous les niveaux, qui veulent la démocratie mais sans débats et sans démocrates. Une espèce de démocratie silencieuse, béate, molle et, pour tout dire, soumise et invertébrée. Voilà  pourquoi, peut-être, de l’autre côté, ou en face de cette nouvelle et libre expression, on retrouve un peu de tout et du plus échevelé. Plusieurs titres en quête d’identité journalistique, d’autres en lutte ouverte ou sournoise contre tels tendance, courant ou courant d’air… Mais il y a aussi ceux qui veulent construire en douceur, se forger une ligne éditoriale comme on se dessine une silhouette. Bref, il y a de tout et il faut de tout pour faire un paysage médiatique dont la topographie, même imparfaite, doit être un sujet de fierté patriotique pour le Maroc. A nous autres Marocains, notamment au sein de l’élite, il manque une propension au patriotisme en tout genre afin de redonner à  ce mot un nouveau sens et un avenir. Ce vocable a été trop souvent exploité et agité comme un épouvantail par des gens peu recommandables dans le passé ou par des hystériques d’un nationalisme halluciné ou étriqué. Mais aimer son pays, c’est aussi faire l’effort de le comprendre et de le penser. Pour ce faire on a besoin du cÅ“ur autant que de la raison.