La possibilité d’une tuile

Tout est fait pour culpabiliser l’automobiliste distrait, récalcitrant ou retenu par un rendez- vous. D’abord,
la vue de cette grosse ferraille appelée sabot, puis celle du papier rouge
sang frappé d’un gros point d’exclamation et glissé sous les essuie-glaces
vous mettent illico presto dans une situation délictuelle sinon criminelle
pour les plus paranos.

On dit qu’il n’y a pas de sot métier et c’est bien vrai. Mais il y a quand même des métiers à  la con. Celui qui consiste à  mettre et à  retirer les sabots des véhicules immobilisés sur un bout de trottoir payant en est un. Et d’ailleurs, quelle est l’appellation exacte du préposé à  cette «police» de la voirie ? Aucune, on dit simplement et toujours en râlant : «Tiens, voilà  les mecs des sabots !» Après ça, on lui gueule dessus, on critique la commune qui a passé le marché à  telle société, souvent étrangère, et on finit par payer 40 balles parce qu’on a eu un dépassement de quelques minutes. Parfois, les plus cyniques demandent au mec des sabots : «Tu prends combien, toi, sur ces 40 balles ?». Les plus condescendants, genre humaniste de gauche, prennent alors la défense de cet honnête travailleur manuel qui essaie de gagner son casse-dalle en faisant un boulot qu’on lui a imposé. Et d’ajouter, tout à  leur esprit critique avisé et nourri au lait de l’Etat providence, que la faute incombe à  ces édiles mal élus qui veulent tout privatiser. Un vrai débat de société au pied ou plus exactement à  la roue d’une bagnole piégée par un gros sabot qui tient plus du piège à  ours que d’un bidule urbain.
Tout est fait pour culpabiliser l’automobiliste distrait, récalcitrant ou retenu par un rendez- vous. D’abord, la vue de cette grosse ferraille appelée sabot, puis celle du papier rouge sang frappé d’un gros point d’exclamation et glissé sous les essuie-glaces vous mettent illico presto dans une situation délictuelle sinon criminelle pour les plus paranos. Et puis vous lisez ceci : «Attention ! Votre véhicule est immobilisé par un sabot». En arabe, ils ont traduit «sabot» par piège, «fakh», ce qui est plus proche de la vérité. On continue : «Pour pouvoir retirer le sabot» qui donne ceci en arabe : «Likaie tastatiâ sahba al fakh», téléphoner au …. de 08 h à  22h. En clair, passées 22h il n’y a plus de mecs à  sabots, ta bagnole couche sur place et toi tu dégages la voie en taxi.
Mais il y a une lueur d’espoir en bas du papier rouge, à  Rabat du moins : l’adresse de l’administration. Et devinez o๠se trouve le siège ? Au parking souterrain place Mamounia. C’est vous dire si cette histoire relève du polar glauque, avec silhouettes furtives qui se glissent dans la pénombre et bruit sourd de pas sur le sol en ciment. Une mauvaise comédie en sous-sol dont les auteurs ont octroyé une concession en or doublée d’un pouvoir de police administrative ? Aucune association de consommateurs, aucun groupe d’usagers n’a été voir de plus près le cahier des charges validé par des édiles élus à  la vas comme je te pousse.
Mais revenons au sabot puisqu’on ne peut faire autrement et faisons un peu de culture puisque les autres font du blé en piégeant des bagnoles. Le mot sabot désigne au propre une chaussure faite d’un seul morceau de bois. Au début des années 70, ces sabots ont été à  la mode, à  la faveur de la mouvance hippie, avec les pantalons pattes d’éléphant, la chemise à  fleurs et les chansons de Neil Young. Au Maroc, cette mode marchait pas mal mais ceux qui étaient jeunes durant ces années- là  doivent se rappeler que le slogan «Peace and Love» dérangeait autant que ceux scandés par des étudiants hirsutes, sauf qu’ils n’avaient ni la paix ni l’amour, ni la bourse. D’oà¹, à  l’évidence et pour paraphraser le fameux titre de Houellebecq, la possibilité d’une tuile.
Toujours dans la tuile et la définition du sabot, ce dernier peut signifier aussi, en zoologie, «l’ongle très développé des mammifères ongulés qui enveloppe d’une matière cornée très épaisse le ou les doigts reposant sur le sol lors de la marche et que l’on ferre chez les animaux de trait ou de selle». Et ce qui est formidable avec les bons dictionnaires, lorsqu’ils donnent des définitions, c’est la petite citation littéraire pour bien lire et comprendre.
Ici c’est Alain-Fournier, l’écrivain d’un seul et excellent roman , Le grand Meaulnes : «Très craintive, la jument levait la patte dès que Meaulnes voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Il comprit enfin qu’elle avait tout simplement un caillou dans le sabot».
On voit bien que l’on peut tout faire avec le mot sabot qui, du reste, dans l’acception technique et quasi pénale des piégeurs de
bagnoles vient de «sabot de Denver»: «sorte de grosse pince au moyen de laquelle peut être bloquée la roue d’un véhicule en stationnement illicite». Vous vous demandez sans doute ce qu’est un stationnement illicite dans une ville. Demandez à  ces faiseurs de loi tapis dans un parking sous-terrain et à  ceux qui ont un sabot au cerveau et qui, au nom d’électeurs qui n’ont jamais été consultés, octroient des concessions pièges à  cons.