La pollution des privilèges

Les disparités peuvent se justifier par des différences d’effort, de mérite ou de talent qui tiennent à  la personne. Mais la plupart du temps, au Maroc, l’enrichissement par le capital a sa cause ailleurs que dans la personne qui le détient. D’où ce ton de contestation chez les insatisfaits. Ils évoquent un fait lourd de signification : «Comment peut-on parler de cohésion sociale, alors que les Marocains qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté dépassent 13% de la population ?».

De temps en temps, John Keneth Galbraith aimait tronquer son costume d’économiste contre celui d’anthropologue. C’est le cas dans un de ses derniers ouvrages. Son regard sur les Etats-Unis s’était fait dur. Il voyait dans son pays une «république des satisfaits», et son réquisitoire portait d’autant plus qu’il se gardait de moraliser. L’économie des Etats-Unis, estimait-il, est victime de la «culture du contentement». Si de son vivant il avait eu à  visiter notre Maroc, il en aurait brossé un constat sévère bourré d’exemples sur la «Monarchie des insatisfaits» et conclurait que l’économie marocaine est victime de la «culture du mécontentement».

Le Maroc d’hier n’est pas le Maroc d’aujourd’hui. Certes, le vent du changement ne souffle pas à  vive allure. Nous ne sommes pas encore à  l’autre rive des pays prospères o๠le bien-être pénètre tous les pores de la société. Un long, très long chemin reste à  parcourir pour vaincre toutes les inerties qui ont plombé la marche vers le progrès économique et la justice sociale. Mais admettons que ça bouge. Une tendance réelle, mais qui n’est point communément partagée. D’un côté, vous avez les optimistes, chantres du «contentement» et de la langue de bois. Leur devise : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils se recrutent dans le cercle concentré du pouvoir économique, dans le sérail politique. De l’autre, la gente des sceptiques, avec sa foule de mécontents et son concert de grogne. Elle est légion. Elle n’a qu’un leitmotiv à  la bouche: rien ne va, tout régresse ! La tendance au conservatisme social est universelle, mais ce qui est particulier dans notre pays c’est que le «mécontentement», avec «la conviction» qui l’inspire, est toujours celui d’un grand nombre de gens. Etonnant, non ? Comme si rien ne changeait dans l’environnement, la société, les modes de vie, la gestion des affaires publiquesÂ… Quel que soit l’effort réalisé, la perception est la même: Dar loqman ma zalat ala haliha. Traduisez : la cité de Loqman cultive toujours les privilèges.

Fait caractéristique : les «satisfaits» ont une grande tolérance pour l’enrichissement. Pourquoi ? Parce que la poursuite d’un mieux matériel inspire la plupart d’entre nous, et la société elle-même, qui parle de «croissance». C’est naturel. Mais l’expérience montre que ce sont en fait les fortunes qui font les gros revenus et fondent, par là , les inégalités les plus criantes. Les disparités peuvent se justifier par des différences d’effort, de mérite ou de talent, qui tiennent à  la personne. Mais la plupart du temps, au Maroc, l’enrichissement par le capital a sa cause ailleurs que dans la personne qui le détient. D’o๠ce ton de contestation chez les insatisfaits. Ils évoquent un fait, un simple fait, mais lourd de signification : «Comment peut-on parler de cohésion sociale, alors que les Marocains qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté dépassent 13% de la population ?». Leur conviction est ferme : l’Etat ne prend pas en compte la réalité ou les besoins de l’ensemble de la population, mais seulement les intérêts des satisfaits, toujours minoritaires. Leur sentence, en dépit du bon sens, est la suivante : «La politique économique sert loyalement la catégorie sociale des nantis. Ne voyez-vous pas que le dogme du laisser-faire conduit le système à  reproduire ses dysfonctionnements, ainsi que l’inextinguible soif de pouvoir et de profit ?» Et ils ne vous diront jamais assez à  quel point la grande folie des fermetures des entreprises et de la déréglementation a eu des effets négatifs sur l’emploi. A quoi, ils ajouteront les ravages de la spéculation immobilière et les aberrations d’un système bancaire qui ne prête qu’aux riches. Ils concluent : il est donc logique que dans un système qui reproduit les privilèges, le mouvement d’ascension sociale qui fait office de solvant du mécontentement ne fonctionne pas. Le drame est que cet état d’esprit a une capacité étonnante à  se diffuser. Les idées reçues vont à  peu près toutes dans le même sens. La perception du «mécontentement» durera longtemps encore, même dans les phases de croissance économique. Tant que la pollution des privilèges ne cessera de s’étendre… en même temps que l’exclusion sociale.