La plus simple expression

Regardez la pub de Gorbatchev posant sur la banquette arrière tout cuir d’une limousine près de son sac de voyage siglé Vuitton, si ça se trouve il en a vendu plus que Catherine Deneuve.

Un visage qui ne s’exprime pas est, dit-on, un visage fermé. L’expression faciale se manifeste alors à travers la bouche, les lèvres, le regard, les yeux et ce qui les entoure, etc. Bien entendu, le visage fermé inquiète et met mal à l’aise. Rien ne vaut donc un visage rieur, expressif et rassurant. Paradoxalement, ce n’est pas ce que vend une étrange publicité d’un laboratoire de cosmétiques qui a l’art de communiquer à travers des petits placards publicitaires ne payant pas de mine et nichés régulièrement en bas de page de certains quotidiens français, dont le très sérieux journal Le Monde. On avait déjà signalé en leurs temps dans cette chronique des insertions qui vantent un produit contre la calvitie en utilisant la tête du footballeur brésilien Ronaldo. Disparu des terrains, on était surpris de le voir ainsi vanter une espèce de coction capillaire à l’aide d’une petite photo de piètre qualité en noir et blanc et exhibant son crâne enrichi d’une maigre tignasse ébouriffée. Il faut vraiment qu’il soit mal financièrement pour en être réduit là. Ou alors il croit vraiment aux vertus miraculeuses du bidule.
C’est à peu de chose près le même type de placard publicitaire mais avec un surtitre, un titre et sur trois petites colonnes qui annonce : «Rides d’expression : le défi de Botoina». On l’a lu comme un article rédactionnel et c’est comme tel qu’il démarre avec une belle lettrine et cette attaque : «La capacité expressive se traduit par des lignes qui forment des sillons sur le visage : les rides d’expression.» Bel incipit en effet et l’on sent à peine la daube «infomerciale» (information commerciale), genre qui a fait florès  dans les médias tous supports confondus. Dans la presse écrite, c’est moins compliqué si l’on a du bon texte mais à la radio et, pire encore, à la télé on repère vite la supercherie : le chef d’un labo sanglé dans une blouse blanche immaculée qui se fait interviewer par une jeune hyper maquillée et jolie journaliste à lunettes de vue. Ça  sent le détergent à plein nez. Mais revenons à nos rides d’expression ( Ah, la belle expression !) qui, «contrairement aux rides de vieillissement cutané, nous informe la publicité, se forment parce que la surface de la peau suit les mouvements des muscles en entraînant l’apparition de lignes entre les sourcils, le long du front, au coin des yeux et de chaque côté du nez et de la bouche». Bref, c’est moche ou inesthétique diront  plutôt les cosmétologues. Voilà pourquoi le produit qu’ils préconisent sous forme de quatre molécules intégrées dans un sérum peut estomper le désastre. En clair et si on a bien compris, il s’agirait de faire disparaître des rides dites d’expression ; ce qui reviendrait à faire disparaître du même coup l’expression du visage elle-même. On est loin alors de notre théorie sur le visage fermé parce que manquant d’éléments expressifs cités ci-dessus. Mais pourquoi diable irait-on se faire fermer le visage au risque d’arborer une tronche inquiétante parce qu’inexpressive ? Etrange pub en effet  qui nous rappelle cette belle et désabusée formule de Jean-Luc Godard sur une toute autre expression, à savoir le cinéma contemporain : «Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu. Il est resté le moyen».
Restons dans les pub étranges et décalées pour signaler celle dont use le journal Le Monde pour promouvoir les 24 volumes de son encyclopédie Les essentiels d’Universalis. En effet, sur un placard de près d’une demi-page on peut voir la tête hirsute de ce bon vieux Karl Marx dans un photomontage le présentant avec un tee-shirt floqué «I love Wall Street». Il est vrai que le tome 4 de cette encyclopédie  est consacré à l’auteur du Capital et le tome 28 à la crise financière. On est donc dans l’actu  et comme le monde entier est renversé cul par-dessus tête, il vaut mieux se lâcher par ces temps de morosité et se dérider un peu comme diraient nos amis cosmétologues. Et lorsque Le Monde se lâche, on ne peut pas dire qu’il abuse de l’humour décalé. Mais enfin il n’y a pas de mal à rire de ou avec Marx pour vendre des encyclopédies. C’est pour la bonne cause ; et pour cette dernière comme pour d’autres causes, ce bon vieux Karl a toujours été partant. D’ailleurs, vous remarquerez que les cocos, surtout lorsqu’ils ne le sont plus, ça fait vendre et même des produits de luxe, surtout des produits de luxe. Regardez la pub de Gorbatchev  posant sur la banquette arrière tout cuir d’une limousine près de son sac de voyage siglé Vuitton, si ça se trouve il en a vendu plus que Catherine Deneuve. A croire qu’un ancien marxiste-léniniste désargenté est bien capable de se transformer en un capitaliste conséquent.