La planète des singes-traducteurs

qui de nous n’a pas de temps à  autre essayé la traduction que propose la toile gratuitement dans son infinie générosité ? certes, rien n’est gratuit dans le monde réel ou virtuel, mais ça c’est une autre histoire. en effet, déjà  le copier-coller a envahi le paysage médiatique où l’on ne sait plus qui a écrit quoi, transformant quelques scribouillards avérés en belles plumes affinées

Dépositaire du Verbe,  l’homme possède le pouvoir de nommer les choses, sans toujours posséder celui de les créer. Il s’est emparé cependant d’un autre pouvoir qui consiste à les traduire dans d’autres langues que celle de leur origine. Mieux encore, selon le philosophe et penseur Walter Benjamin qui avait traduit Proust en allemand et consacré un ouvrage à la question, (La tâche du traducteur), «c’est en traduction seulement que le langage des choses peut passer dans le langage du savoir et du nom – autant de traductions, autant de langues, dès lors que l’homme est déchu de l’état paradisiaque, lequel ne connaissait qu’une seule langue». Sans vouloir remonter jusqu’à la définition de la langue d’Adam et d’Eve , débat qui, au train où vont les choses et la pensée dans ce bas monde, ne sera jamais tranché, il n’est pas inintéressant de s’arrêter sur quelques exemples de l’état de la traduction dans le Net aujourd’hui. Qui de nous n’a pas de temps à autre essayé la traduction que propose la Toile gratuitement dans son infinie générosité ? Certes, rien n’est gratuit dans le monde réel ou virtuel, mais ça c’est une autre histoire. En effet, déjà le copier-coller a envahi le paysage médiatique où l’on ne sait plus qui a écrit quoi, transformant quelques scribouillards avérés en belles plumes affinées. Plus encore, désormais dans les écoles, ici et ailleurs, les élèves curieux ou avisés pompent dans la Toile, via Wikipédia et autres sites collaboratifs, la totalité de leurs maigres et brouillonnes connaissances. En revanche, de nombreux enseignants se sont fait piquer par leurs élèves qui ont découvert, en libre circulation sur le Net, des énoncés de certains devoirs qu’on leur a imposés. Précisons ici que ce ne sont pas les sites collaboratifs et notamment Wikipédia qui sont en question, mais l’usage intempestif et uniformisant qui réduit certains élèves en singes savants et certains enseignants en wikipédants pleins de suffisance et de verbiage. La culture générale est partout mais il s’agit d’aller la chercher comme on va à la recherche de sa nourriture. Cette recherche enrichit et s’enrichit de cette quête et c’est bien pour cela que chaque homme ou femme possède sa propre culture générale, celle qui correspond à ses penchants, sa nature, ses expériences ou son tempérament. C’est donc une culture très personnelle accumulée tout au long d’un parcours qui l’est tout autant.
Mais revenons à la traduction gratuite mise à la portée de n’importe qui. Là aussi, avec l’évolution et la «démocratisation» des outils de communication, on ne peut plus éviter ces textes, résumés, pitchs, synopsis et autres écrits passés par la grande moulinette du «Tradoctor» Google. La langue d’origine, qu’on subodore être l’arabe, connaissant le «profil» de son auteur, devait déjà être dans un état d’indigence pitoyable. Mais une fois la traduction faite, le texte livré se transforme en un fatras de phrases biscornues, de «mots-valises» échevelés et de constructions grammaticales en haillons, puis, soudain, comme un lapsus fulgurant, voilà que surgit une phrase métaphoriquement lumineuse telle une perle au milieu d’une flaque fangeuse. Et c’est cette apparition surprenante que l’on retient comme preuve que même la moulinette de traduction peut laisser passer un fragment de ce génie des langues. Ce qui nous ramène encore une fois à Walter benjamin, lequel en philosophant sur le langage écrivait dans une toute autre conception des mots et des choses: «Tous les langages sont traduisibles les uns dans les autres. La traduction est le passage d’une langue dans une autre par une série de modifications continues. La traduction parcourt en les mesurant des continus de modification, non des régions abstraites de similitudes et de ressemblance». Ici s’arrête le parallèle avec le philosophe qui a mis la barre très haut, car pour lui la traduction littéraire n’est pas communication mais communicabilité, c’est-à-dire transmission d’un langage d’essence spirituelle. Trop prise de tête et jus de crâne puisque, plus terre à terre, on ne parle ici que de la traduction en tant que transmission et communication par le biais d’un instrument mis à la disposition de tous. En clair, il s’agit ici de la primauté du médium sur le message, thème cher aussi à notre philosophe et développé à travers son concept de la reproductibilité dans sa théorie  de combat contre l’esthétique fasciste. Finalement, tout est lié et intéresse donc le philosophe. Mais on s’égare, me dit-on dans l’oreillette depuis la régie, parce qu’on doit conclure et rendre l’antenne car nous sommes en direct de la planète des singes-traducteurs, cousins germains des singes-hurleurs, espèce dont l’homme descend, alors que c’est bien connu, le singe, lui, ne descend que de l’arbre.