La photo de classe

Y a-t-il vraiment une montée de l’insécurité dans les villes ou bien veut-on nous le faire croire pour provoquer ce à  quoi nous assistons actuellement, ces appels «citoyens» à  un «rétablissement de l’ordre» ? Quand on entend certains, sous le coup de l’exaspération, vous dire «il nous faudrait un Basri», on est en droit non seulement de s’interroger mais de s’inquiéter. Manipulation, laisser-faire, montée effective de l’insécurité, toutes les questions sont permises.

Le regard fixé bien droit sur l’objectif et, sur le visage, l’arrogance juvénile des jeunes coqs suffisants, ils posent, serrés les uns contre les autres, comme pour une photo de classe. Cela en est une, d’une certaine façon. Celle d’une classe particulière, la classe de jeunes abandonnés à eux-mêmes et qui, dans la délinquance et le crime, puisent leur modèle d’indentification. Cette photo, vous l’avez peut-être déjà vue, soit directement sur Facebook soit à la suite d’un envoi par un de vos contacts. La série dont elle fait partie a voyagé de boîte en boîte, contribuant à nourrir un peu plus cette psychose de l’insécurité dont Casablanca est en proie actuellement. Qu’a-t-elle de particulier cette image qui, avec d’autres, tourne sur le net ? La vingtaine de jeunes qui y prennent la pose le font non avec d’inoffensifs accessoires mais avec de ces choses qui blessent et qui tuent. Des sabres et machettes ! Et, ces jeunes pour la plupart, hormis deux ou trois dans la vingtaine, sont des ados, presque encore des enfants! Dans ce lot de photos, d’autres mettent en scène des butins (liasses de billets de banque, montres, portables, baskets, etc.) ou montrent des malfrats cagoulés ou de dos et armés. Mais la photo qui interpelle le plus est celle de ce groupe de gosses qui s’exhibent, hilares et à visage découvert, avec des couteaux de boucher.

Depuis quelque temps, les médias ne cessent de rapporter des crimes ou des agressions particulièrement atroces. Le jeu du bouche à oreille aidant, le sentiment d’insécurité a pris une telle ampleur que l’idée d’une marche pour dénoncer cet état de fait et appeler les autorités à assumer leurs responsabilités a été lancée sur Facebook. Une marche contre l’insécurité ! On marche pour beaucoup de choses mais, là, ce serait une première ! Concomitamment à l’information, abondamment relayée, sur les agressions en tout genre, nous avons ces délinquants qui étalent sur Facebook le fruit de leurs rapineries. Outre l’inédit de cette démarche, on ne peut toutefois manquer de s’étonner de cette juxtaposition de faits qui aboutissent tous à créer et à alimenter la psychose. D’où la question suivante ? Y a-t-il vraiment une montée de l’insécurité dans les villes ou bien veut-on nous le faire croire pour provoquer ce à quoi nous assistons actuellement, ces appels «citoyens» à un «rétablissement de l’ordre» ? Quand on entend certains, sous le coup de l’exaspération, vous dire «il nous faudrait un Basri», on est en droit non seulement de s’interroger mais de s’inquiéter. Manipulation, laisser-faire, montée effective de l’insécurité, toutes les questions sont permises.

Retour maintenant à cette «photo de classe». Que l’insécurité soit réelle ou artificiellement gonflée, ces gamins qui paradent avec des couteaux à la main nous racontent une histoire qui, elle, n’est pas imaginaire. Cette histoire-là est celle de la séduction exercée par la violence sur les jeunes en rupture de ban. Même ceux qui ne le sont pas encore, faisant tout juste leurs premiers pas dans le monde des grands, ne sont pas à l’abri. Faute de pouvoir s’imposer par le mérite et le savoir, on utilise l’ascenseur de la rapine et du crime. Et on affiche sa virilité à l’aide d’un couteau, comme au temps jadis, où l’homme ne se sentait homme qu’en jouant de celui-ci. Le cocktail désœuvrement, frustration sociale, psychotropes, valorisation de la violence et circulation d’armes blanches aboutit au résultat que l’on sait, cette multiplication de crimes sordides. Même les arracheurs de sacs se baladent armés à présent. Avant, il fallait faire preuve d’adresse et d’ingéniosité pour piquer un portefeuille. Les pickpockets nouvelle génération se facilitent la tâche en se munissant d’une larme tranchante. Du coup, de la petite délinquance à l’homicide, le pas est vite franchi.

Parmi les derniers faits divers en date, un, en particulier, a bouleversé le tout Casa ; celui de cette dame, morte après avoir reçu, à l’entrée de la ville et alors qu’elle était en voiture, une pierre en pleine poitrine. Des pierres balancées à partir des ponts et des passerelles de l’autoroute sur les voitures, le phénomène n’est pas nouveau. Beaucoup en ont fait l’amère expérience et certains, comme cette pauvre dame, y ont laissé la vie. Mais que nous dit ce phénomène ? Il nous dit le malaise social, le ressentiment et la haine engendrés par l’exclusion, la misère et les inégalités sociales. Alors si marche il doit y avoir, c’est contre ces fléaux qu’elle doit être dirigée. Ils sont les mamelles nourricières de l’insécurité.