La philo en fête à  Fès

Cette semaine, une très infime minorité de l’humanité a célébré jeudi dernier la journée mondiale de la philosophie. pas de quoi ameuter les foules, nous diriez-vous, notamment dans nos contrées où un professeur de philo est encore associé par certains illuminés à  un mécréant voué aux enfers.

«Rien ne dessèche tant l’esprit que sa répugnance à concevoir des idées obscures». C’est un esprit plein d’idées obscures qui le dit et c’est Cioran, ce penseur solitaire franco-roumain dont la vie entière a été dédiée justement à la pensée. Une pensée livrée en fragments dont «l’atrophie du verbe» en a fait souvent des cris de révolte et d’humour ramassés en autant d’aphorismes telluriques, décapant et chutant comme des rochers précipités d’une haute falaise. Il a écrit des choses très courtes dans un monde où la pensée se veut verbeuse et absconse, alors que le verbe se prend pour une pensée profonde. «Ne cultivent l’aphorisme, prévient Cioran en connaissance de cause, que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots».

On nous a quelquefois fait remarquer qu’écrire sur ce type de sujets dans la presse d’aujourd’hui, c’est comme si l’on pissait dans un violon. J’adore cette expression française qui allie un instrument de musique aussi noble et délicat à un besoin naturel, certes, mais bien vulgaire à tout point de vue. Sauf qu’une chronique hebdomadaire, même d’humeurs et, si j’ose, d’idées, se doit de coller à l’actualité de la semaine. Et cette semaine, une très infime minorité de l’humanité a célébré jeudi dernier la Journée mondiale de la philosophie. Pas de quoi ameuter les foules, nous diriez-vous, notamment dans nos contrées où un professeur de philo est encore associé par certains illuminés à un mécréant voué aux enfers. Mais de cela nous avons déjà parlé récemment lors d’une autre actualité relevant quasiment du fait divers. Comme quoi la philo fait encore l’actualité et c’est heureux. La Journée mondiale de la philo, donc, est une création bien entendu de cette bonne vieille Unesco qui, dans son infinie générosité culturelle et dans un calendrier surbooké des célébrations, a trouvé une date pour les choses de l’esprit. C’est, depuis 2005, tous les mois de novembre et plus exactement le troisième jeudi. Pourquoi le troisième jeudi ? Les philosophes, pourtant curieux de tout, n’ont pas cherché à savoir, ni ne se sont penchés sur la question, bien heureux déjà qu’une journée leur soit consacrée.

C’est dans ce cadre que la ville de Fès, capitale spirituelle du Maroc, devait accueillir samedi dernier une rencontre organisée par l’association des Amis de la philosophie sur un thème astral autant que funeste : «L’éclipse de la philosophie au Maroc». Les organisateurs ont insisté dans leur déclaration résumée par l’agence MAP (la philo est vraiment en fête) sur le rôle de la philo en tant que «passerelle entre des cultures et des civilisations qui peuvent avoir plus d’un dénominateur commun». Mais ce sont les thèmes de réflexion et de débats qui ne manquent ni d’intérêt ni de justesse quant à l’opportunité et la nécessité de continuer à inscrire la philo dans la transmission du savoir et dans les cursus de l’enseignement au Maroc. Les intitulés des thèmes qui devaient être débattus par les universitaires sont on ne peut plus clairs et sérieux : L’avenir d’un Maroc sans philosophie ; Horizons de la politique en l’absence de la pensée philosophique et, notre préféré,  Rejet du bonheur. Ce dernier thème pourrait à lui seul constituer une réponse aux deux premiers même si personne et encore moins les philosophes ne vont jusqu’à soutenir que l’étude de la philosophie livre la recette du bonheur. C’est un excellent philosophe et des plus lucides, Vladimir Jankélévitch, qui a écrit dans Philosophie première : «On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien».

La ville de Fès, qui avait abrité en 2008 le Printemps de la philosophie, avait à l’époque été déclarée «capitale méditerranéenne» de la philosophie. Bon, d’accord, si géographiquement on peut lui contester, à trois cents kilomètres près, la situation cartographique, historiquement on ne peut que se féliciter que cette cité, qui a accueilli les grands penseurs de l’Andalousie heureuse soit adoubée par les hommes de l’esprit. Mais il ne suffit pas d’une déclaration pour que la philo se mette en fête. Encore faut-il des lieux pour la célébrer et  l’enseigner, un collège méditerranéen de philosophie pour abriter, enseigner et  propager la pensée afin de renouer avec le passé prestigieux de la ville.

Dans tous les cas, elle mérite mieux que cette ridicule réplique de la tour Eiffel, laquelle tour elle-même n’est que le vestige métallique d’une exposition datant de la fin du XIXe siècle. Etranges et tristes symboles en effet, mais qui dira les torts et les tares de l’ignorance ?