La partie ne fait que commencer

L’erreur fondamentale que les fondamentalistes au pouvoir sont en train de commettre est de ne pas suffisamment prendre en compte la soif de liberté présente aujourd’hui au sein des sociétés arabes. elles aspirent à  la justice sociale, ont besoin de respirer un air plus libre. Quoiqu’il en paraisse, les moeurs se transforment, se libéralisent.

L’Egypte, «Oum dounya», a longtemps donné le «la» au monde arabe tant sur le plan politique qu’intellectuel et artistique. On lui doit Oum Keltoum mais aussi les Frères musulmans, dont Nasser fit cadeau à nos universités avec le résultat que l’on sait. Or, depuis le 22 novembre, la rue gronde de nouveau au Caire. Une partie des plus tendues se joue entre les forces islamistes et l’opposition libérale et de gauche. Ce bras de fer, qui s’est déjà soldé à ce jour par 7 morts et des centaines de blessés, mérite d’être suivi avec la plus grande attention. Quelle qu’en soit l’issue et même si le président Morsi et ses partisans ont le dernier mot, il vient rappeler que le printemps arabe n’en est qu’à ses prémices, et qu’à terme il pourrait peut-être mériter son nom.

Rappel des faits. La volonté du nouveau raïs de renforcer ses pouvoirs en plaçant ses décisions au-dessus de toute possibilité de recours en justice a ulcéré une bonne partie de la population égyptienne. Elle a eu pour effet d’unifier les différents courants de l’opposition. Libéraux, militants de gauche et coptes se sont retrouvés côte à côte pour dénoncer le décret par lequel Morsi veut confondre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire. Ils s’élèvent par ailleurs contre le projet de Constitution élaboré par une assemblée dominée par les islamistes et que le président veut faire adopter au plus vite. Ils reprochent en effet au texte d’ouvrir la voie à une islamisation accrue de la législation et de manquer de garanties pour les libertés, notamment d’expression et de religion. Sous la pression de la rue et après que l’armée a appelé au dialogue entre les différentes parties, Morsi a retiré le décret contesté. Mais il a maintenu la date du 15 décembre pour la tenue du référendum constitutionnel. Ses opposants ne se sont pas contentés de sa concession qu’ils considèrent comme une manœuvre et continuent à réclamer le report du référendum.

Ce qui vient de se passer au Caire en a surpris plus d’un. C’est en effet la première fois que le «camp laïc» réussit une mobilisation de cette ampleur. Jusqu’à présent, et partout à travers le monde arabe, les islamistes, quand ils investissent la rue, ont toujours écrasé par leur nombre leurs adversaires laïcs. Quand elle s’est traduite dans les urnes, cette suprématie et leur redoutable organisation leur a permis de récupérer les fruits d’un printemps arabe dont ils n’étaient pourtant pas les initiateurs. Or là, dans la partie actuellement en cours en Egypte, les «anti-Morsi», par leur pugnacité sur le terrain face aux «pro-Morsi», ont réussi à renvoyer l’image d’une Egypte divisée en deux. Certes, cette image n’est pas la réalité. L’addition des scores réalisés par les Frères musulmans et les salafistes lors des élections présidentielles montre bien qui détient la majorité dans le pays. Il n’empêche que la capacité nouvelle témoignée par «le camp laïc» à dépasser ses divisions pour présenter un front uni face aux islamistes tout comme la manière dont le président issu des rangs de ces derniers exerce le pouvoir au point d’être comparé, par sa dérive autoritaire, au raïs déchu, tout cela peut contribuer à faire bouger les lignes. Pendant des décennies, les islamistes ont été dans la rhétorique, à vendre de l’utopie et à promettre le paradis sur terre. Or, le passage du discours à la pratique remet les pendules à l’heure. Notre chef de gouvernement en sait quelque chose, lui qui a expérimenté à son tour les huées de la foule. L’erreur fondamentale que les fondamentalistes au pouvoir sont en train de commettre est de ne pas suffisamment prendre en compte la soif de liberté présente aujourd’hui au sein des sociétés arabes. Certes, la justice et la réduction des inégalités sociales constituent les aspirations premières de populations auxquelles les droits les plus élémentaires peinent toujours à être assurés. Mais, parce qu’elles sont de plus en plus ouvertes sur le monde, parce que l’information et les idées circulent, ces mêmes populations, en même temps qu’elles aspirent à la justice sociale, ont besoin de respirer un air plus libre. Quoi qu’il en paraisse, les mœurs se transforment, se libéralisent.

Pour en revenir aux «laïcs» ou, si l’on préfère aux «modernistes», l’arrivée au pouvoir des islamistes dans la foulée du printemps arabe en a assommé plus d’un. Mais les tentations liberticides des nouveaux dirigeants ont rendu très vite impérative la remise sur selle. Celle des femmes, les premières touchées, notamment. Cependant, le fait de se sentir minoritaire incline au découragement dans le camp moderniste. D’où l’importance des derniers événements du Caire qui montrent que la «minorité» a son mot à dire. Et qu’elle peut être capable de peser sur la balance, peut-être même de la faire basculer si elle sait s’organiser et agir avec intelligence. Non, le printemps arabe n’est pas condamné à rester un automne islamiste. La partie ne fait que commencer.