La part du rêve

Héritiers d’une culture dans laquelle le conte tient une place primordiale et où les mythes et légendes ont structuré un pan essentiel de la littérature arabo-islamique écrite et orale, la fiction romanesque et imagée contemporaine qu’on nous offre est d’une affligeante pauvreté.

Si on part du principe que, dans chaque mensonge, il y a une part de vérité, on pourrait avancer alors, comme le prétend le romancier à succès Stephen King, que cela s’appelle une fiction. Définir ainsi la fiction reviendrait à faire de la création, en général, une transposition incertaine de la vérité sinon de la réalité. Vaste débat à l’heure où la réalité, dépassant toujours la fiction, est déclinée en concepts de télévision dans le but de faire de l’audience à peu de frais en création. Mais n’est-ce pas parce que «la réalité est parfois plus pitoyable que la plus dramatique des fictions», comme le rappelle l’écrivain Reid Normand ?
De tout temps, l’homme a eu besoin d’écouter ou de raconter des histoires imaginaires. Il n’est que de constater l’engouement des enfants pour les contes, les dessins animés et la bande dessinée. Aujourd’hui, lorsqu’on constate le succès planétaire de la série des Harry Potter de J. K. Rowling, traduite dans des dizaines de langues dont le chinois, on ne peut que s’interroger sur ce phénomène qui a fait de tous les enfants du monde, quelle que soit leur culture, un même et seul public éprouvant une émotion identique à la lecture d’histoires abracadabrantes. Aucune fiction, présentée comme telle, n’a pu transcender ainsi les frontières et les langues, pour faire vibrer, dans un même émoi, des millions d’enfants de sept à quinze ans. Un tel triomphe vient sans doute du fait que la romancière britannique de talent J. K. Rowling a su faire un «mix» génial de tous les archétypes des contes et des créatures du fantastique (une cohorte de sorciers, géants, dragons, nains, centaures, licornes), avec un réalisme d’adolescent d’aujourd’hui. De plus, et c’est une rupture avec les standards de la fiction classique ou adulte, le conflit entre le Bien et le Mal ne tourne jamais au tragique. Le résultat est une prouesse éditoriale qui, en Grande-Bretagne, a fait vendre un des Harry Potter à 2 millions d’exemplaires en un jour, soit 23 par seconde. Autre prouesse et non des moindres : des milliers d’enfants qui n’avaient jamais lu de livres ont fait, grâce à ces ouvrages, leur première lecture. Sans compter ceux qui éteignent la télé ou la négligent pour lire du Harry Potter, dont les bouquins sont tout de même de gros pavés de plus de 500 pages. Bien entendu, le cinéma s’est emparé de ce succès éditorial pour exploiter le filon et adapter les tribulations magiques de cet orphelin de dix ans qui fait son éducation à l’école de sorcellerie. On en est au tome III, qui sort en même temps dans toutes les salles du monde, dont celles de Casablanca.
De ce côté, au moins, nous sommes à jour en attendant le texte en arabe des Harry Potter car, sauf erreur, il n’existe pas de traduction officielle en diffusion dans cette langue. Ce n’est pas la seule carence dans ce domaine. Mais, peut-être, estime-t-on que les enfants qui n’ont accès qu’à la langue de Manfalouti et Ibn Taymia n’ont pas besoin de ces histoires de magie et de sorciers pour nourrir leur imaginaire. Tout cela nous ramène, vous vous en doutiez, à notre rapport avec la fiction d’aujourd’hui. Héritiers d’une culture dans laquelle le conte tient une place primordiale et où les mythes et légendes ont structuré un pan essentiel de la littérature arabo-islamique écrite et orale, la fiction romanesque et imagée contemporaine qu’on nous offre est d’une affligeante pauvreté. Le monde arabe est l’espace géographique où on lit le moins, selon les chiffres de cette bonne vieille Unesco qui n’en peut plus d’inventorier nos tares en matière de création culturelle. Faut-il chercher les causes dans telle carence ou derrière tel déficit économique , démocratique, pédagogique, sociologique ou métaphysique ? Certains chercheurs et experts s’y sont employés avant de jeter l’éponge, non sans soupirer comme l’aurait fait Saâd Zaghloul (leader du parti Wafd égyptien du bon vieux temps démocratique arabe) qui aurait dit à son épouse : «Ghattini ya Safia, mafihch fayda.» (Safia, passe-moi la couverture, il n’y a rien à faire).
Et pourtant, face à cette vacuité fictionnelle et devant l’état médiocre et lamentable de la réalité, il faudrait entretenir constamment la part du rêve qui habite chacun de nous afin «d’accoucher d’une étoile qui danse», comme disait Nietzsche