La paresse estivale

Par l’inaction, la paresse favorise la reconquête de soi.
Loin de nous priver de nos richesses, elle peut être une façon
de nous rendre disponible, de mieux nous préparer à  accueillir
un nouveau cycle de labeur.

Vous êtes en vacances, veinards ! Vous vous prélassez, vivez à votre rythme, sans réveil obligé à heure fixe (sauf si vous avez un tout-petit, affamé, à proximité), vous faites du sport -un peu, pas trop -, vous lisez enfin jusqu’au bout ce roman qui vous intéresse et sur lequel vous vous endormiez, après trois paragraphes… Bref, vous laissez filer ces heures douces qui passent si vite, toujours trop vite. Parfois, pourtant, vous ressentez un petit début de cette lassitude du grand farniente, annonciatrice d’activités frénétiques, qu’elles soient ludiques, studieuses, raisonnables ou folles. Et vous baillez, en choeur, pas très loin du « Je m’ennuie… Qu’est-ce que j’peux faire ?» lancinant de tant de paresseux.

Qu’avez-vous à vous plaindre ? Ils sont nombreux les oubliés des vacances ! Il ne s’agit pas seulement des pauvres parmi les pauvres. Les vacances d’été restent un rêve pour beaucoup de Marocains. Partir en vacances coûte cher, notamment lorsque l’on a des enfants à charge. De nombreuses raisons (santé, situation professionnelle, etc.) peuvent conduire à ne pas faire ses valises, mais la plus fréquente est le manque de moyens. Tous en maillot sur la plage, les doigts de pieds en éventail ? Non. Les vacances n’ont pas le même sens pour tous les Marocains. D’abord dans la durée. Le taux de départ augmente peut-être mais la durée des séjours diminue. Les heureux vacanciers qui font bronzette ne s’offrent plus six semaines sous le soleil chaque année. Même observation concernant le type de vacances : tout le monde ne part pas au même endroit, n’utilise pas les mêmes modes d’hébergement et n’a pas les mêmes loisirs. Niveaux de revenu mais aussi histoires familiales se conjuguent pour créer un univers de pratiques bien différenciées. Au total, le Maroc est encore moins bien homogène dans les vacances que dans d’autres espaces de la vie.

Vous reposer, vous délasser, vous défatiguer, sombrer dans un agréable état de non-être en échappant aux turbulences physiques et sociales du quotidien est presque un luxe. Alors appréciez-le à sa juste valeur. Vous allez, pour la plupart d’entre vous, retrouver la plage. Pour y trouver le repos, quoique lové au sein d’une sociabilité dense. Avec sa multitude de corps et leur proximité, son air tout chargé de murmures et de rires étouffés par la brise et le sable, ce brouhaha feutré que traversent çà et là les cris des baigneurs ; ces appels du ballon que se lancent de véloces gaillards déboulant à grande vitesse sans se soucier de la sécurité des femmes et des enfants. Et puis au fond, sonorisant de son chœur infatigable, la mer qui résonne en sourdine avec ses bruits de vagues qui chuchotent à l’unisson. Lieu d’un temps arraché au temps compté du monde.

Toujours est-il que l’Homo faber que vous êtes est certainement fatigué. Trop travailler peut nuire à votre santé. Vous le savez. Les statistiques sont d’ailleurs cruelles. Les maladies professionnelles augmentent sans discontinuer. Combien d’entre vous souffrent d’un problème de santé chronique ou d’un handicap attribué à l’emploi ? Nombreux sans doute. Quant au stress, il continue de faire des ravages au boulot. Et le pire, selon certains experts, serait encore à venir. La modernisation et la tertiarisation de l’économie laissaient plutôt espérer une réduction de la pénibilité. Mais c’est bien le phénomène inverse qui se produit. Alors, laissez place à l’Homo ludens. Après onze mois de vain labeur s’ouvre une petite période de repos. Mais l’art de ne rien faire n’est pas si facile. Malgré l’avènement de la société de loisirs. Le salut passe par une ultime conquête : celle de la paresse. Philosophes, esthètes et révolutionnaires ont montré les richesses de cet état propice à une sage inaction. Ainsi, Socrate, assis au bord de l’eau, vantant le charme de l’ombre; Beaudelaire célébrant la «féconde paresse» ; ou encore Paul Lafargue dénonçant le vice du travail et revendiquant un temps enfin libéré. Bienheureuse paresse! Rêvons aux rois fainéants d’Albert Cossery cultivant la nonchalance orientale, ou encore à l’ineffable Gaston Lagaffe, se barricadant dans le sommeil. La paresse n’a pas toujours bonne réputation. On la réduit trop souvent à un état de molle indifférence. On se trompe. Elle bouscule la logique économique et le temps réglé du travail. Elle peut être joyeuse, et contemplative. Par l’inaction, elle favorise la reconquête de soi. Loin de nous priver de nos richesses, elle peut être une façon de nous rendre disponible, de mieux nous préparer à accueillir un nouveau cycle de labeur. Alors profitez bien de vos vacances. Revendiquez votre droit à la paresse !