La nouvelle stratégie intégriste

Depuis le 16 Mai, le vaisseau amiral de l’intégrisme, le PJD, a adopté un profil bas sur le terrain politique, au nom
de la «takya», cette règle qui permet la dissimulation
et le mensonge. Il a reporté toute son énergie sur les mœurs et l’islamité de la société.

Le prêche de l’imam de Casablanca, relayé par la télé et dénoncé par la presse, n’est une surprise, un scandale que pour ceux qui ont opté pour la politique de l’autruche. Sur le fond, son discours est omniprésent dans nos mosquées.
Que dit-il ? Que la femme pieuse reste au foyer à l’abri des regards des hommes. Que la mixité dans les écoles, les administrations et même les hôpitaux est illicite car licencieuse et constituant un appel au péché, que les jeunes filles, la vôtre, la mienne, n’ont qu’une idée en tête : détourner les jeunes garçons du chemin de la foi. Ces joyeusetés, malheureusement, sont récurrentes dans le discours intégriste en particulier et fascisant en général. Il y a quelques années, c’est le plus sérieusement du monde que des imams faisaient du retour des femmes au foyer-prison la panacée à tous nos problèmes. Si les femmes sont à la maison, il n’y aura plus de chômage et les hommes auront assez de ressources pour les épouser. Dans une société où le fond conservateur est une réalité, on peut imaginer les dégâts causés par un tel simplisme.
Ce qu’il y a de réellement scandaleux chez l’imam casablancais, c’est son préambule. Il y explique que l’appellation de «statut personnel» est une hérésie laïcisante puisqu’elle tendrait à limiter l’influence de l’islam sur les autres aspects de la vie alors qu’à son sens la religion a tout réglementé.
C’est une attaque en règle contre l’Etat marocain par un imam payé par le contribuable. Il accuse l’Etat, ni plus ni moins, d’une laïcisation cachée. De là au «takfir», il n’y a qu’un pas qu’il laisse à d’autres le soin d’enjamber.
Tout ce qui a été dénoncé après le 16 Mai ressurgit comme si de rien n’était. Nous ne sommes pas face à des illuminés mais face à une vraie stratégie.
Le vaisseau amiral de l’intégrisme, le PJD, nous livre la quintessence de cette stratégie. Depuis le 16 Mai, il a adopté un profil bas sur le terrain politique, au nom de la «takya», cette règle qui permet la dissimulation et le mensonge. A l’inverse, il a reporté toute son énergie sur les mœurs et l’islamité de la société. Les arts, les festivals, rien n’échappe plus à sa censure. S’ils ne peuvent plus dire : «Nous sommes le parti de l’islam», ils voudraient s’imposer comme les défenseurs de la vertu. Et ils jouent sur du velours parce qu’en face il n’y a que des mollassons.
Pire, en face, il y a ceux qui leur servent la soupe. Ainsi, ceux qui ont mis les sunlights sur l’homosexualité savaient-ils ce qu’ils faisaient ? Devant la multiplication de ce genre de cadeaux par une certaine presse, n’est-on pas en droit de parler de collusion ?
Au nom d’un discours vertueux, ultra-rétrograde, les intégristes continuent à prêcher les mêmes valeurs. Contrairement aux apparences, ils n’ont rien cédé, bien au contraire. La stratégie actuelle, s’appuyant sur un fond conservateur, est porteuse d’un grave danger, celui de mettre des pans de la société hors-islam aux yeux des fidèles.
Quant au statut de la femme, rien n’est gagné. Ils n’ont accepté la réforme de la Moudawana que contraints. Aujourd’hui, ils tentent de la vider de tout contenu sur le terrain.
Contrer cette stratégie ne relève pas seulement des prérogatives de l’Etat, il faut un discours plus courageux sur les phénomènes de société. Mais, auparavant, il nous faut reconnaître que la césure existe. Pour schématiser, on dira qu’il y a le Maroc de Canal+ et celui d’Al Jazira. Les deux sont aux antipodes l’un de l’autre. Faire semblant de ne pas le voir est suicidaire, croire aux vertus assimilatrices du temps est une bêtise innommable. La solution, l’unique, c’est de finaliser un projet Maroc capable de nous réunir tous. Annoncer «le projet démocratique moderniste» ne donne pas un contenu à ce projet. Les intellectuels ont démissionné depuis longtemps, les politiques se gargarisent de formules mais sont incapables de répondre à la moindre question concrète. Contrer l’intégrisme nécessite lucidité et courage, celui de reconnaître par exemple que cette société composite ne rentre pas obligatoirement dans nos canevas stéréotypés. L’Ecole a cessé depuis 30 ans d’être le creuset intégrateur, aujourd’hui elle est à la base du Tchernobyl social. Cette réalité-là, à elle seule, nécessite le remodelage de toutes les approches partisanes. A moins que nous acceptions d’être réellement off-shore et de nous interdire toute capacité de changement n