La nouvelle donne socio-démographique

Si le Maroc compte 3,8 millions d’habitants supplémentaires, c’est chez les plus de 60 ans que l’accroissement est le plus sensible. La part de ces derniers n’a certes gagné que quelques points en dix ans. Mais elle va croître plus nettement dans les prochaines décennies.

Le recensement a livré ses secrets. 29 891 708 âmes, c’est le décompte officiel du nombre d’habitants au Maroc en septembre 2004, lors du recensement de la population. Depuis l’opération précédente de 1994, le Maroc a gagné 3,8 millions de personnes, l’équivalent des populations de Casablanca et Rabat réunies. L’essentiel de cette progression vient de la différence entre les naissances et les décès, puisque les flux migratoires ne sont pas très significatifs. L’évolution des comportements démographiques de la population marocaine reflète les tendances déjà en place dans les années 90. L’espérance de vie continue à augmenter, la fécondité a baissé à un niveau de trois enfants par femme, légèrement en dessous du nombre d’enfants tel que le reflètent les données du recensement de 1994. Ces éléments contribuent au vieillissement de la population : si le Maroc compte 3,8 millions d’habitants supplémentaires, c’est chez les plus de 60 ans que l’accroissement est le plus sensible. Rapportée à l’ensemble de la population, l’évolution n’est cependant pas spectaculaire : la part des plus de 60 ans a gagné quelques points en dix ans. Mais elle va croître plus nettement dans les prochaines décennies.
Il faudrait attendre la publication de données plus fines pour bien apprécier les changements des comportements démographiques des Marocains. Qu’en est-il de l’évolution du nombre de divorces par an ? De l’écart d’espérance de vie entre hommes et femmes (d’où le nombre de veuves), de l’allongement des scolarités et de la difficulté pour les jeunes à intégrer rapidement un univers professionnel stable, de l’accroissement du nombre de personnes vivant seules ? Leur part dans l’ensemble des ménages a probablement augmenté. Du décès d’un conjoint au choix de vie, les raisons qui conduisent à vivre seul sont très diverses, mais cela n’empêche pas que ce mode de vie commence à structurer beaucoup plus fortement qu’auparavant la société marocaine.
Le recensement est aussi la seule façon d’entrer dans le détail le plus fin de la structure de la société marocaine par le biais des catégories socioprofessionnelles. Si l’on s’en tient à un niveau assez général, on peut avoir un avant-goût du recensement en se fondant sur les «Enquêtes emploi» réalisées tous les ans par la direction de la Statistique auprès de milliers de ménages. Entre 1994 et 2004, le mouvement le moins attendu est la progression de la population active agricole (les travailleurs à domicile sont classés parmi la population active). Alors que l’on pensait que l’agriculture attirait de moins en moins de monde. Le recensement confirmera-t-il cette tendance ? Autre question non moins importante : l’univers des catégories moyennes progresse-t-il dans la population ? Quelles sont les limites de cet univers ? Faut-il le restreindre aux professions intermédiaires ou l’étendre aux cadres supérieurs ? Cet ensemble est-il aussi frappé par le chômage que les autres catégories sociales ou profite-t-il pleinement de la société de consommation ? Une partie des cadres supérieurs disposent de conditions de vie (revenu, logement, stabilité de l’emploi) nettement supérieures à la moyenne. Devraient-ils être inclus dans l’univers des classes moyennes ? Comment a évolué la part des catégories populaires, ouvriers, employés, artisans, commerçants entre les deux recensements ? Quelle a été le rythme de progression du nombre des travailleurs qualifiés et des «cols blancs» ? Certes, une partie des ouvriers et des employés les plus qualifiés, au statut stable et ceux, plus âgés, qui disposent d’un patrimoine immobilier se rapprochent des catégories moyennes. Mais, même si on les dissocie des catégories populaires, pourra-t-on affirmer que la société marocaine commence à s’organiser autour d’un ensemble moyen, diplômé et dynamique ou reste-t-elle centrée autour des travailleurs indépendants précaires et d’un salariat d’exécution, au bas niveau de revenus ?
Au-delà des enjeux techniques, la disponibilité de données permettant à une société de connaître sa morphologie. A condition que l’exploitation des informations soit rapide. Autrement, des paramètres peuvent modifier le paysage social et rendre pour partie déjà obsolètes les résultats.