La nostalgie et son double

Aller au cinéma était plus qu’une fête, un pèlerinage dans le temple de la magie et de la fantasmagorie. Qui n’a pas connu cette ferveur devant des images qui passaient du noir et blanc à  la couleur ne saura pas ce que voir un film veut dire.

Ce n’était pas au temps du cinéma muet, comme dans la chanson de Brel. Non, en ce temps-là le cinéma parlait. Il parlait arabe, il parlait français. Mais parfois il chantait «hindi» (indou) et parlait notre langue marocaine à notre grande stupéfaction. Il nous semblait alors que le monde entier, que nous guettions derrière un écran d’un blanc douteux, venait à nous. Aller au cinéma était plus qu’une fête, un pèlerinage dans le temple de la magie et de la fantasmagorie. Qui n’a pas connu cette ferveur devant des images qui passaient du noir et blanc à la couleur ne saura pas ce que voir un film veut dire. C’était les années soixante de notre enfance rabougrie. Les adultes avaient des ambitions et des calculs d’adultes. Les enfants avaient des rêves pleins les yeux. Dans les salles de quartiers, fort nombreuses à l’époque, les plus jeunes allaient au cinéma comme on va en voyage, loin des rues étroites, de la foule du marché et des lieux de  prière. On avait le choix, entre un «hindi» épicé et un péplum musclé, lorsque la bourse des parents le permettait ou quand, sournoisement, l’on s’était attiré l’affection d’une grand-mère généreuse ou plus ou moins gâteuse. C’est ainsi que l’on a découvert dans une salle qui programmait, en alternance, des films égyptiens pleurnichards-que nous évitions soigneusement-et des productions indiennes mais doublées en arabe dialectal. L’homme qui était à l’origine de ce doublage inattendu vient de décéder en laissant derrière lui une œuvre de précurseur. Brahim Sayeh est le premier à avoir lancé le doublage cinématographique au Maroc dès le début des années cinquante. Bien avant la naissance du cinéma marocain, Sayeh s’est attelé avec talent et peu de moyens à installer une unité de doublage où le cinéma indien occupait une grande place. Nombre de comédiens et non des moindres, comme Tayeb Saddiki et bien d’autres artistes, ont pris part à cette aventure cinématographique. Sayeh a su mettre à notre portée des films venus d’autres horizons et y a été pour beaucoup dans l’engouement pour le cinéma indien. Son premier  essai a été le fameux Mangala al Badaouia, dont la première vision entraînait des éclats de rires ininterrompus lorsque le héros ou sa compagne se mettaient à débiter des mots en darija. Il a fallu attendre près de cinquante ans pour que cette expérience se renouvelle à la télé grâce aux télénovelas latino-américains. Mais à l’époque, nul débat identitaire sur le vocabulaire associé au doublage et point d’états d’âme artistico-patriotiques. On se marrait comme des bossus en nous empiffrant de quatre merguez inondées d’une sauce tomate douteuse dans un quart de pain. On appelait ce casse-croûte Rab3a ou rbye3, (le «quatre et un quart») et cela suffisait à notre bonheur. Mais lorsque, en tout bien tout honneur, le héros déclarait sa flamme à sa dulcinée, laquelle faisait semblant de se cacher derrière un arbre, toute la salle se doutait que l’amoureux transi allait se lancer dans un long chant langoureux. Alors toute la salle reprenait le refrain en hindi dans le texte (Brahim Sayeh s’étant toujours gardé, à raison, de doubler ou de traduire les chansons) dans une communion d’une grande ferveur. Pourtant, personne n’était capable de déchiffrer le moindre mot de la chanson. Mieux encore, il y avait toujours dans la salle un expert de service du film et des chants indiens qui expliquait la teneur et les propos de la rengaine. Et lorsqu’un spectateur se mettait à siffler parce que le héros s’approchait délicatement de sa belle sans la toucher, l’expert était là pour rappeler à l’importun : «A lahnoud ma tayboussouch assahbi !» (Les indous n’embrassent pas). Ce qui était vrai car on n’a jamais vu ni Raji ni Shami Kapoor, deux stars du cinéma indien de l’époque, s’adonner à ces galipettes. Pour cela il fallait aller dans une autre salle qui programmait un péplum saturé de couleurs dans lequel un acteur baraqué coince une reine ou une esclave derrière un pilier du palais pour lui coller un baiser fougueux et en technicolor. Applaudissements et concert de sifflets dans la salle où l’on faisait l’apprentissage de nos humanités gréco-romaines. Mais pas seulement. La guerre de Troie, les Titans, le colosse de Rhodes, toute la mythologie antique était prétexte à une belle histoire que nous racontions à nos amis désargentés qui, «tenant» le mur au quartier jusqu’au crépuscule, se feront, dans la moiteur de la nuit tombée, leur propre cinéma à leur manière dans «l’écran noir de leurs nuits blanches». Raconter une histoire était alors toute une histoire. Toujours la même et sans cesse différente. Et c’est ainsi que Shéhérazade est grande ! Nostalgie que tout cela ? Peut-être, mais de nos jours et en ces temps médiocres, même la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, comme dirait la grande Simone Signoret. Dans une nouvelle de Stefan Sweig, Conte crépusculaire (en Livre de poche), l’auteur autrichien écrit : «Tu me réclames une histoire ! Je vais t’en raconter une, à cette heure où le crépuscule peut nous donner envie de voir quelque chose de brillant et de multicolore s’agiter devant nos yeux qu’attriste la grisaille du soir».