La noblesse de la politique

A défaut de vigilance sur le choix des invités,
des prestations télévisées comme la dernière édition
de «Hiwar» participeraient à  l’élargissement de
la distance sociale et culturelle existant entre les citoyens et l’univers politique. A la reproduire, les citoyens voteraient demain avec leurs pieds.

Les commentateurs de la vie politique nationale soulignent de façon récurrente la dégradation apparente du rapport que les citoyens entretiennent avec la politique. La mauvaise qualité de cette relation transparaîtrait à la fois dans le retrait inquiétant de citoyens des modes institutionnellement réglés de la participation démocratique – niveau d’abstention électorale, reflux de l’appartenance aux organisations reconnues comme les acteurs de la scène politique, à savoir les partis et les syndicats – et dans les propos, fortement critiques, régulièrement tenus par ceux que l’on interroge sur la politique. A l’heure où le citoyen semble douter de l’expression démocratique des urnes, à l’heure où la tension structurelle entre particulier et universel qui anime la figure du citoyen est particulièrement vive et où le corporatisme semble souvent l’emporter sur l’intérêt général, il est urgent de réfléchir sur le rôle des médias dans l’accompagnement de l’évolution de la démocratie dans notre pays.

C’est que des prestations télévisées, comme la dernière émission de «Hiwar», soulèvent plus d’une question. S’inscrivent-elles réellement dans une démarche d’éveil à la conscience politique comme le laissent entendre ses animateurs ? Un discours nihiliste, un populisme au ras des pâquerettes. Tout ce que la politique politicienne peut offrir au public en un condensé de temps. On peut invoquer la responsabilité de l’invité, le respect du pluralisme ou tout simplement que la télévision est un miroir-reflet de notre paysage politique, dans toute sa nudité. On peut bien admettre qu’un politique professionnel a ses moments de passion, ses instincts de tueur, ses dérives de règlements de comptes. Mais quelle image du politique veut-il transmettre au citoyen ? L’idée de la politique que nous nous faisons, vous et moi, elle est belle, elle est grande, elle est noble. Certes, les organisations humaines, les hommes eux-mêmes sont imparfaits. Mais, au-delà de ce constat, il y a l’engagement politique, et je répète qu’il est noble. Sa noblesse, elle est d’abord dans le service des autres. Elle est aussi dans le combat pour des valeurs et pour des idéaux. Or, ce qui me préoccupe le plus, c’est qu’une fois encore, à la veille d’échéances électorales, les fossoyeurs de tous bords tenteront de tirer la politique vers le bas. Et, à défaut de vigilance sur le choix des invités, ce genre de prestation télévisée participerait à l’élargissement de la distance sociale et culturelle existant entre les citoyens et l’univers politique. A la reproduire, les citoyens voteraient demain avec leurs pieds.

Au-delà de l’émission, le malaise politique que le citoyen ressent est plus profond. Il perce dès qu’il s’agit d’apprécier ceux qui incarnent et qui font vivre au quotidien les instruments de la représentation politique: les hommes et les partis politiques font l’objet d’un rejet élevé. Notre espace politique est profondément mis à mal par le développement de comportements déviants. Une déviance qui vide l’action collective de sa raison d’être, qui vous fait perdre confiance en la politique. Mais cette défiance touche-t-elle le politique ou bien les hommes chargés de traduire les idées en actes ? On n’ose pas aborder cette question en termes d’éthique et de compétence politique. Mais la référence aux valeurs de la «compétence» et de l’«éthique» renvoie nécessairement à la conception de ce qu’est le rapport des individus au politique. Si les hommes politiques ont besoin d’être compétents, c’est-à-dire que le politique exige un savoir, la politique n’est pas qu’affaire de connaissance. Il ne s’agit pas d’oublier que le champ politique est constitué comme un univers spécialisé, ni de nier que persistent de fortes inégalités sociales et culturelles dans la maîtrise des éléments constitutifs de cet univers (acteurs, règles, catégories idéologiques, etc.). Il s’agit surtout de considérer que l’attitude des politiques à l’égard de l’activité publique est évaluée à l’aune de leur rapport à l’éthique. Or, on constate alors qu’en même temps que les valeurs de la démocratie doivent être forgées par la classe politique, la confiance dans les institutions représentatives décline. La montée de ce que l’on peut appeler un «cynisme croissant» des acteurs politiques entraîne une détérioration de la participation démocratique classique (participation électorale, militantisme partisan, engagement civique). En même temps, cette érosion de la confiance favorise le développement d’une «politique protestataire» (mouvements extrémistes, activisme protestataire, agitations corporatistes) et contribue à éroder le sens de l’intérêt général. S’installe alors un hiatus entre un idéal démocratique et une réalité marquée davantage par le « cynisme» et le désenchantement. Ce divorce relatif contribue à dévaloriser l’espace politique qui ne bénéficierait plus que d’un soutien sceptique dans l’opinion. C’est cette «fracture civique» qu’il faut éviter.