La nation et la narration

La grandeur d’une nation se mesure aussi
à  la somme de ses hontes. Et l’attachement
à  cette nation ne doit guère empêcher ni la capacité d’indignation, ni la critique ouverte.

Dans un entretien avec la cinéaste indienne Deepa Mehta, auteur du film Water salué par la critique au dernier festival de Venise, on peut lire cette déclaration lucide à  propos de sa vision critique de son propre pays, devenu une puissance économique tout en accusant de multiples dysfonctionnements d’ordre social: «Quand un pays grandit, j’estime qu’il a le droit de se regarder le faire ; le cinéma est un miroir comme un autre (Â…)».Cette vérité de la cinéaste indienne qui vit aujourd’hui au Canada et qui boucle, avec son dernier film, une «trilogie indienne», après Fire et Earth, inspire plus d’un commentaire et incite à  faire des rapprochements. Mais d’abord elle révèle le degré de maturité intellectuelle d’une cinéaste qui mérite le respect et donc le titre d’artiste en droit de porter un regard légitimement et lucidement critique sur son pays.

Lorsqu’on entend et lit, ici et là , ce que certains artistes, ou passant pour tels, profèrent comme conneries dans les médias à  propos de la société marocaine, de la société dite civile ou du pays en général, on n’a plus envie d’en savoir plus sur leurs prestations. On ne parle pas ici que du cinéma, quoiqu’il se révèle grand pourvoyeur de bulles artistiques issues de l’écume des temps médiocres. Les autres modes d’expression sont souvent à  l’avenant : des miroirs qui réfléchissent la vacuité considérée comme une assise et comme une rente. Faut-il citer ici le grand Saint-John Perse et son titre approprié, Vents, pour clore cette parenthèse ? Osons : «Je t’ai pesé, poète, et t’ai trouvé de peu de poids. / Je t’ai louée, grandeur, et tu n’as point d’assise qui ne faille».
Que dire après Perse et dans le prolongement de la déclaration de la cinéaste indienne Deepa Mehta, sinon que la grandeur d’une nation se mesure aussi à  la somme de ses hontes. Et l’attachement à  cette nation ne doit guère empêcher ni la capacité d’indignation, ni la critique ouverte, surtout lorsqu’on constate, paradoxalement, que les paroles restent alors que les idéaux s’en vont. Ce qu’on appelle la démission de l’élite ou son embrigadement dans les rangs du pouvoir favorise la montée et, si l’on n’y prend garde, le triomphe du populisme, de l’absentéisme idéologique, le tout nourri par l’exploitation de la misère et de l’injustice sociales; de même, et de plus en plus fort, que la religiosité présentée comme la panacée à  tous les maux de la société. Face à  un mouvement qui vous oppose Dieu et son message, aucune gestion technocratique, aucune pensée politique ne peuvent tenir la route. Si la nature à  horreur du vide, une société vivante, une démocratie articulée et cohérente a besoin de voix discordantes, de résonnances et de miroirs pour s’y regarder en face. C’est là  que réside le rôle et aussi le devoir des élites, artistes, intellectuels et autres leaders d’opinion. La construction d’une société démocratique a un coût, celui de la vérité, laquelle a un goût de justice et d’humanité, et celui de la modernité et de l’innovation.

Utopie que tout cela ? Peut-être, mais c’est en entretenant constamment le rêve en soi que l’on a une chance d’accéder à  une certaine vérité. C’est à  la fin de sa vie que l’agitateur d’idées et héros des campus dans les années soixante, Herbert Marcuse, a découvert que «seul l’art est révolutionnaire». Aujourd’hui, ce mot a été investi par d’autres agités hirsutes pour qui l’art, quelle que soit sa forme d’expression, est un acte impie, sinon une hérésie. On entend de plus en plus, et jusque dans les mosquées officielles, des incantations – comme l’a judicieusement signalé un jour le professeur Mohamed Chafik – telles que : «Koullou bidaâtine dalala, oua koullou dalalatine fi annare» (toute innovation est une hérésie et toute hérésie mène à  l’enfer).
Si les artistes, les intellectuels et tous ceux qui produisent de la pensée ou du rêve n’existaient pas, il faudrait les inventer. «Ce qui n’a pas été vu par les artistes, écrit François Taillandier dans une belle et récente biographie de Balzac, n’a qu’une existence végétative ; c’est dans les Å“uvres d’art que le réel se met à  signifier»