La mixité en régression

La mixité est aujourd’hui une donnée fondatrice des sociétés modernes. Elle est une condition indispensable, même si elle n’est pas suffisante, de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Une rétrospective rapide sur l’évolution des décennies de notre indépendance donnerait le sentiment que l’égalité homme/femme trace irréversiblement son sillon, notamment depuis l’adoption de la nouvelle Moudawana. En fait, un long chemin reste encore à faire pour que les relations entre les deux sexes basculent des normes de l’égalité formelle à l’effectivité de l’égalité réelle. Plus encore, une vigilance s’impose pour que les droits acquis ne connaissent pas une régression. Une observation des comportements sociaux dans le Maroc d’aujourd’hui laisse penser que la mixité hommes/femmes, une donnée que l’on pensait définitivement acquise, est en train de reculer dans notre société. Sa contestation ressurgit, et parfois avec virulence. La vérité historique oblige à reconnaître que la mixité n’a acquis droit de cité que lentement et progressivement depuis notre indépendance.

Elle s’est imposée bien davantage par la nécessité économique que par une volonté de principe : la mixité dans le monde du travail doit en effet beaucoup à l’impératif social d’améliorer le revenu du ménage. D’importants corps de la fonction publique – notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé- se sont féminisés. Les contraintes financières ne pouvaient pas permettre à l’Etat de construire des établissements de soins ou d’éducation dédiés à chaque sexe. Malgré cette évolution, nous sommes encore dominés par une représentation sexuée des rôles sociaux. C’est cette représentation qui freine les progrès de la mixité dans tous les domaines.

Certes, notre pays reste très largement imprégné par la mixité de tout l’espace public, de l’école jusqu’au monde du travail. Toutefois, on voit naître et se développer, ici et là, des discours et surtout des comportements qui visent à remettre en cause le principe même de la mixité hommes/femmes. Une donnée nouvelle, qui se manifeste surtout à l’école, à l’hôpital, dans les transports publics et dans la pratique des sports, sous le prétexte de violences à l’école contre les filles ou encore de pratiques religieuses. S’il existe des violences à l’école, de la part des garçons contre des filles, ce n’est pas en les séparant qu’on éradiquera de tels comportements; c’est en éduquant les garçons au respect des filles, en changeant leur regard sur elles. Il est important à cette période de la vie où tout se construit et où la personnalité se forge, que d’apprendre ce qu’est réellement la mixité, et l’approche de la différence. De même, il n’est pas acceptable que, sous prétexte de croyance religieuse ou de pudeur, s’installent dans nos services publics, comme dans nos entreprises, des règles de fonctionnement différenciées, en fonction du sexe des usagers ou des membres du personnel. 

Il n’est pas acceptable de refuser de soigner une personne du sexe opposé, de refuser de serrer la main ou de passer un examen scolaire avec une personne de l’autre sexe. Outre le fait que c’est toujours la femme qui pâtit de cette différenciation sexuée qui est une discrimination, en étant rejetée ou en se rejetant elle-même dans la claustration ou l’infériorité, c’est la nature même de la citoyenneté qui est menacée par ces comportements. Ces comportements sont totalement contraires aux valeurs du progrès ainsi qu’aux exigences de la modernité. Si nous ne les contenons pas, ils risquent de s’étendre à d’autres domaines que l’hôpital ou le sport, puis à d’autres questions que la mixité. La différence doit d’ailleurs être vécue comme facteur d’enrichissement et non comme facteur d’exclusion. C’est pourquoi il faut veiller à ce que la loi prohibe toute discrimination entre les sexes.  La mixité est aujourd’hui une donnée fondatrice des sociétés modernes. 

Elle est une condition indispensable, même si elle n’est pas suffisante, de l’égalité entre les femmes et les hommes: de l’égalité de statut, mais surtout de l’égalité dans la perception que les uns ont des autres. La mixité, c’est la première ouverture sur l’autre et sur la différence. Elle peut favoriser la tolérance et la compréhension mutuelle à condition qu’elle s’appuie sur une véritable culture de l’égalité. Promouvoir une éducation à l’égalité auprès de nos jeunes est une condition nécessaire de la réussite de la mixité dans tous les secteurs de la vie sociale. Ce n’est pas encore le cas actuellement dans les programmes scolaires, ni non plus dans les méthodes pédagogiques qui sont encore trop souvent imprégnées de stéréotypes sexistes hérités d’un autre âge. Quant au sport, son importance n’est pas négligeable car il s’agit non seulement d’une activité ludique mais aussi d’une discipline qui développe l’affirmation de soi et fournit des modèles largement diffusés par les médias et auxquels beaucoup de jeunes ont tendance à s’identifier.

Il est donc tout à fait essentiel de passer d’une politique de culture de l’égalité dans la perspective d’ouvrir à notre société le chemin d’une démocratie de progrès fondée sur une dynamique favorable à l’égalité hommes/femmes. Cette volonté ne peut relever de la seule responsabilité du gouvernement. Elle doit être partagée. Il s’agit donc d’une politique globale et cohérente qui ne peut se conduire qu’avec les élus, les associations et les professionnels de tous les secteurs.