La mémoire est un poète…

La production littéraire est introspective, nombriliste et pauvre en témoignages
à caractère historique, social ou politique. Censure, autocensure
et métaphores ont formaté de nombreux écrits qui recèlent
peu de réel et ne renseignent nullement sur un passé par trop composé.

Dans une de ses bonnes et décapantes chroniques littéraires publiées par Marianne, le romancier Patrick Besson a écrit cette phrase qui a valeur d’aphorisme : «Il y a les gens qui écrivent avant de vivre, ceux qui écrivent à la place de vivre et ceux qui écrivent après avoir vécu.» Présentée ainsi, cette catégorisation de l’écriture enlève certainement un mystère à cet acte extraordinaire qui fait des mots une raison de vivre sinon une raison sociale d’entretenir la vie. Mais est-ce qu’écrire consisterait seulement à raconter sa vie et ses expériences et, dans ce cas, c’est la longévité qui ferait l’écrivain ? De même que ceux qui écrivent au lieu de vivre n’auraient-ils pas le talent pour raconter leurs rêves à défaut de narrer leur vécu ? Vaste débat sur l’écriture et la création où l’on pourrait évoquer le génie précoce de Rimbaud et la longue oisiveté bourgeoise de Proust. Sans compter le vécu immobile et reclus de tant de poètes et d’écrivains diminués physiquement ou affligés d’une cécité : d’Homère à Borgès en passant par Abou al Alaa Al Maârri et Taha Hussein.
Plus prosaïquement, restons dans la trilogie catégorielle de Besson qui rendait compte d’un livre autobiographique relatant, non sans talent semble-t-il, les souvenirs et l’expérience professionnelle d’un diplomate français, Pierre-Louis Blanc ( Valise diplomatique, Ed. Le Rocher.) On peut ajouter – pour faire un peu plus dans la proximité et sans doute aussi dans une effervescente actualité – une autre catégorie de gens bien de chez nous : ceux qui n’écrivent rien du tout après avoir vécu ou été témoins de péripéties qui ne relèvent pourtant pas de l’ordinaire. De quelles mémoires et de quelles autobiographies disposera l’historien d’aujourd’hui pour interroger notre histoire contemporaine au cours de la deuxième moitié du XXe siècle ? La première moitié a enregistré, et nous n’y sommes pour rien, les écrits nombreux et variés des chercheurs et des administrateurs de la colonisation dont la contribution à la connaissance de notre passé – n’en déplaise aux anti-orientalistes bougons et sectaires – est plus qu’appréciable. Clouée au pilori, méprisée et rejetée, cette «science humaine coloniale» est considérée aujourd’hui comme l’unique lecture d’un passé voilé, sans version originale et sans écrits contradictoires. Pour recouper tout cela, on ne dispose que d’une oralité volubile et mythifiée et de légendes qui ont traversé une mémoire collective que le charlatanisme et le maraboutisme ont nourrie de fausses croyances bâties sur les peurs et les affabulations. Il existerait, nous disent quelques historiens têtus ou optimistes, des documents et des manuscrits chez certaines familles de lettrés mais dont le nombre est assez rare et la valeur historique si peu probante.
Plus proche de nous, il est rare de trouver des mémoires ou des témoignages sur un passé récent. Quant à la production littéraire, tout en étant largement autobiographique, elle n’en est pas moins introspective, nombriliste et pauvre en témoignages à caractère historique, social ou politique. Censure, autocensure et métaphores ont formaté de nombreux écrits qui recèlent peu de réel et ne renseignent nullement sur un passé par trop composé. Un des rares intellectuels et historiens contemporains marocains, sinon le seul, à avoir tenté la rédaction – et surtout – la publication de son journal intime est Abdallah Laroui. Deux volumes de ses Impressions matinales (Khaouater Assabah, édité par le Centre culturel arabe, Casa-Beyrouth) couvrant les années soixante jusqu’au début des années quatre-vingt sont autant de moments de bonheur pour une mémoire trop longtemps malmenée par des bricoleurs de l’histoire. L’auteur de La Crise de l’intellectuel arabe passe, dans un tendre et amusant raccourci qui est le propre de l’écriture diariste, de l’accouchement de son épouse au commentaire d’une actualité politique ou d’une conversation littéraire avec Allal El Fassi. Et c’est ainsi que les petits riens de la vie au quotidien d’un historien (excusez cette triple rime) sont de grands moments de plaisir de lire et plus si affinités. Par ailleurs, l’homme sait de quoi il parle et n’en parle qu’en connaissance de cause, avec une spontanéité qui ne manque ni de lucidité ni de talent dans l’usage d’une langue arabe limpide et moderne. De plus, avec ce journal du passé récent, Laroui, l’historien qui a déjà donné, ne prétend pas faire une œuvre d’histoire mais un bel objet littéraire. Il serait en cela en parfait et intelligent accord avec celui qui disait : «La mémoire est un poète, n’en faites pas un historien.»