La mémoire aux aloès

La suite du livre de Jocelyne Laâbi nous introduit dans la deuxième partie de la vie de femme de détenu politique, une espèce de contre-champ de ce que Abdellatif Laâbi avait si bien évoqué dans «Le Chemin des ordalies», il y a plus de vingt ans.
Cette complémentarité dans la vision est assez rare dans tout ce qui a été écrit sur ces années dites de plomb : une double lecture d’une même douleur, qui plus est, rédigée par des conjoints qui ont du talent.

«Awdah, tu es là. Ton cœur bat dans ma paume. Nous avons battu tant d’années. Bûcherons patients et méthodiques, nous avons avancé dans la jungle du temps…». Ceux qui ont lu le récit de Abdellatif Laâbi, Le Chemin des ordalies, savent que Awdah est le surnom que le poète incarcéré avait donné à son épouse Jocelyne. Ceux qui connaissent Jocelyne savent que c’est une femme de courage et ceux qui le savaient déjà sauront désormais que c’est une femme de plume. Son premier ouvrage est un excellent récit autobiographique comme il est très rare d’en lire chez nous.
La Liqueur d’aloès(*), c’est un titre curieux pour un récit qui est fait de souvenirs et de tranches de mémoire d’une Française dont la vie a été transplantée en terre marocaine dès l’âge de sept ans. Mais peut-être est-ce le titre idoine pour un destin pluriel et peu banal qui ressemble à cette plante mythique, l’aloès, dont les vertus médicinales sont reconnues et remontent loin dans l’histoire de l’humanité et que les prêtres d’Egypte appelaient la «plante de l’immortalité». Mais au-delà du titre qui intrigue, il faut signaler que le récit de Jocelyne Laâbi tranche avec la plupart des écrits autobiographiques d’auteurs marocains publiés jusqu’ici. D’abord, il s’inscrit dans la tradition littéraire de la confession, même si l’auteur joue, dans une première partie, sur une narration à la troisième personne. Cette distanciation par rapport à l’enfance et l’adolescence passées à Meknès dans les années 50 est rompue par une belle et très touchante lettre au père, qui va brutalement jeter le récit dans le «je», mettre un nom et donner un visage au narrateur. Il faut dire que cette lettre revient sur un lourd secret de famille relatif au comportement du père en France pendant l’occupation allemande, que le narrateur révèle déjà au début du récit. C’est aussi une belle confession tardive et complexe sur l’amour et le pardon envers un père qui est à la fois une idole et une croix. «Avoir un père milicien alors que je me sentais si profondément et si sincèrement antifasciste, c’était dur à avaler.»
Plus dure encore sera la suite puisque le livre nous introduit derechef dans la deuxième partie de la vie de femme de détenu politique. Ici, on a une espèce de contre-champ de ce que le mari avait si bien évoqué dans Le Chemin des ordalies, il y a plus de vingt ans. Cette complémentarité dans la vision est assez rare dans tout ce qui a été écrit sur ces années dites de plomb : une double lecture d’une même douleur, qui plus est, rédigée par des conjoints qui ont du talent. Le témoignage de Jocelyne Laâbi révèle ce que toutes les épouses des prisonniers politiques avaient enduré au cours de ces années. Elle le fait avec un art consommé du menu détail, celui-là même que la mémoire retient entre tant d’autres événements. Il y a aussi la vie au quotidien, les enfants qui grandissent entre les visites au parloir, leurs peurs et leurs espérances portées dans ces lettres touchantes envoyées au père. Tout cela est raconté directement ou par le biais de la correspondance échangée avec le mari. Il est vrai que ce livre n’est pas une autobiographie ordinaire tant il mêle les genres. Cependant, il arrive à capter l’attention du lecteur à la fois par un style dépouillé, une grande maîtrise de la narration et surtout une absence de pathos qui est souvent le lot des témoignages sur ces années de silence et de fureur.
Il faut signaler enfin que l’intégration de cette correspondance familiale et carcérale dans cette autobiographie n’apparaît nullement comme un exercice de nombrilisme ou d’exhibitionnisme littéraire. Bien au contraire, il est des lettres où l’auteur témoigne de la lassitude que pouvaient vivre ces «femmes-mères-courage», obligées d’assumer toutes les responsabilités du foyer. Dans une de ces belles lettres, on peut lire ce passage : «…Je suis fatiguée de donner. Et où puiser de continuelles réserves d’énergie ? Ma prison vaut la tienne, tu sais.»
Mais le livre n’est pas seulement une évocation des années noires par une femme de détenu. C’est aussi un hymne d’amour à un pays, le Maroc, qui est devenu le sien, qui a toujours été le sien par la force et la douleur des choses de la vie. Si, comme disait Rivarol, «la mémoire est aux ordres du cœur», celle de Jocelyne Laâbi est au service des gens qui ont su mettre poésie, sincérité et vérité sur les douleurs du passé.