La meilleure façon de penser

On vient de découvrir «l’expert» en faux intellectuel,
parce que ce dernier met son activité au service d’une action politique,
sociale ou économique. On pourrait pourtant citer l’activité
fort utile, de nombre d’intellectuels, de philosophes et de penseurs à
travers les siècles depuis Platon.

Lorsque les membres d’une société s’inquiètent pour leur avenir parce que leur présent donne des signes de malaise, ils se tournent vers l’élite intellectuelle pour l’interpeller et recevoir des réponses. On parle ici d’une société moderne et structurée, éduquée et responsabilisée. C’est donc un exemple de société quasi idéale. Sinon, on a les autres cas, ceux qui se tournent vers l’irrationnel et ses charlatans, la religion et ses dévots, faux ou zélés ; le populisme et ses grandes gueules ; la politique et ses presdigitateurs. Il est peut-être dans la nature de l’homme de se laisser dicter son destin par plus intelligent, plus malin ou plus fort que lui. Mais il est aussi vrai que tout cela passe par un contrat social qui a fait, comme dirait Montesquieu, d’une fiction de loi et de pouvoir basée sur la peur, une volonté de vie en société. C’est mieux que de se taper dessus comme le faisaient, dans les temps reculés, les ancêtres de l’homme d’aujourd’hui. Mais la fiction n’efface pas toujours le poids de la nature dont certaines manifestations reviennent parfois au galop pour nous rappeler que l’homme n’est pas seulement le roseau pensant que l’on croit.
C’est donc des penseurs ou des intellectuels que l’on veut parler aujourd’hui, après cet incipit en guise de courte séance d’échauffement destinée à dégourdir les méninges. Dans quelle mesure une société comme la nôtre a-t-elle besoin d’intellectuels pour jouer, comme on dit, un rôle «de sentinelles dans la cité»? Bonne question en ces temps incertains qui ont laissé émerger toutes sortes de pensées prêtes-à-porter, d’écrits pesés et emballés, d’historiens bavards et incultes et d’hagiographes baveux et invertébrés. A en croire ceux qui prennent la parole ou se l’accaparent dans les médias, les cafés et les salons où l’on cause, on ne fait pas appel à l’intellectuel pour qu’il joue son rôle de sage et de conseiller, ni dans les partis, ni dans les centres de décision, ni dans aucune sphère du pouvoir. Ce ne sont pas les vrais intellectuels qui exigent cette implication mais plutôt des journalistes, des chercheurs ou des universitaires oisifs. «Heureusement, nous dit un ami qui aime bien titiller les gens de la pensée, parce qu’un intellectuel qui lancerait une offre de service pour un poste de pouvoir perdrait ipso facto son statut.» Son statut, peut-être, mais certainement pas sa stature, pour peu qu’il excipe d’une pensée cohérente et d’une œuvre écrite. C’est là un débat récurrent chez nous sur la définition de l’intellectuel alors que d’autres pays ne se posent plus de question sur le sexe de cet ange de la pensée. Le bon sens même voudrait que l’intellectuel se définît d’abord en existant, c’est-à-dire en pensant et en écrivant. De même que le manuel existe en manipulant et le mouvement se prouve en marchant. Paradoxalement, ce sont les bavards et les écrivants qui se mêlent de définir les rôles, de dénoncer la démission de l’intelligence ou d’accorder le satisfecit à des intellectuels aussi rares et avares que mutiques et réservés. C’est ainsi que l’on vient de découvrir et de désigner «l’expert» en faux intellectuel parce que ce dernier met son activité au service d’une action politique, diplomatique, sociale ou économique. On oublie ou l’on ignore que, récemment, le philosophe français Régis Debray a rédigé un excellent rapport sur l’enseignement du fait religieux pour le compte du ministère de l’Education de son pays ; rapport dont il a fait un ouvrage publié aux éditions Fayard sous le titre, «Le feu sacré, fonctions du religieux». On pourrait citer à l’envi l’activité plus ou moins officielle, mais fort utile, de nombre d’intellectuels, de philosophes et de penseurs à travers les siècles depuis Platon.
Vaste débat donc qui ne fait avancer ni la pensée, ni la société et ses membres perplexes qui se tournent, comme on l’a dit au début de cette chronique, vers leur élite pour l’interpeller mais ne reçoivent que des réponses interrogatives. Alors, encore une question : sommes-nous condamnés à n’entendre que le bruit des experts qui bidouillent dans l’incertain et la fureur des bricoleurs d’une pensée charlatanisée ?
Et pourtant, comme dirait Camus, «il faut imaginer Sisyphe heureux». Alors, le bonheur est une imagination ? Oui, mais l’imagination est tout un art. Ce n’est pas une réponse, mais c’est peut-être la meilleure façon de penser