La marocanité, ailleurs

Récemment, le rappel pour consultation des imams travaillant aux Pays-Bas a tellement été perçu comme une ingérence dans les affaires intérieures des Pays-Bas que l’affaire a été débattue au Parlement néerlandais, mettant à  nouveau à  mal une diplomatie marocaine régulièrement interpellée sur des questions de cet ordre.

Rotterdam, Pays-Bas. Dans la brume matinale, les voitures semblent glisser sur le bitume tant elles sont silencieuses. Elles le sont presque autant que les vélos qui filent sur la piste cyclable malgré les ondées régulières. Ces deux-roues ont ceci de formidable qu’ils annihilent les catégories sociales. Du patron au petit employé, on pédale à la même cadence, et bien malin qui devinera qui est qui. Il est huit heures trente du matin, l’heure de pointe, ici comme ailleurs, pourtant, aucun bruit de klaxon ne se laisse entendre. On ne peut manquer de faire le lien avec la cacophonie assourdissante dans laquelle on vit chez nous. L’une des marques du sous-développement ne serait-elle pas justement ces klaxons hurlants qui se déchaînent à longueur de temps ? Là, au pays des tulipes, on semble en ignorer jusqu’à l’existence, preuve s’il en est du respect des règles de conduite, sur la route comme dans la vie collective d’une manière générale.
Quelque 300 000 personnes d’origine marocaine résident dans ce pays et ont fait leur son mode de vie, et donc sa civilité. Arrivées dans les années 60, les pères ont débarqué de leur Rif natal avec, pour tout bagage, leur force de travail. Ces hommes – car il ne s’agissait alors que d’hommes – étaient censés n’être là que pour une période donnée. Ils n’étaient considérés que comme des bras dont on usait tant qu’ils étaient solides. Les intéressés eux-mêmes ne voyaient leur présence que comme transitoire, le temps de l’économie d’une épargne qui vous fait revenir au pays la tête haute. Ils étaient ces TME (travailleurs marocains à l’étranger) dont chaque sou, laborieusement gagné, se mettait de côté en perspective du grand retour. Mais de grand retour il n’y en eut que pour une petite minorité. De grands départs, par contre, il s’en programma dans les années suivantes pour les familles restées jusque-là au pays. Après les hommes, les femmes et les enfants arrivèrent donc aussi. On ne parla plus alors de TME, concept ayant pris une connotation négative, mais de MRE (Marocains résidant à l’étranger). A leur tour, aujourd’hui, ces MRE dont la venue est espérée chaque année et pour lesquels un ministère puis une fondation, puis un conseil ont vu le jour, jusqu’à quel point peuvent-ils encore être catalogués de la sorte ? Ces troisième et quatrième générations nées dans le pays d’accueil et qui, avec le pays d’origine de leurs parents, ont un rapport plus affectif qu’effectif, en quoi peut-on encore continuer à les considérer comme des MRE ? Au sein de la communauté dite marocaine, on dénombre plus de 200 000 binationaux. Ces derniers se vivent comme des Néerlandais d’origine marocaine ou des Marocains hollandais, mais bien peu d’entre eux répondent à la définition du MRE, le «étranger» du sigle étant devenu le lieu de leur citoyenneté.
Les médias se sont faits récemment l’écho d’une pétition lancée, semble-t-il, par certains de ces binationaux néerlandais. Ces derniers y demanderaient au Maroc de modifier sa politique à leur égard. En un mot, de cesser de les considérer comme des sujets dont on gère à distance les affaires. Ce type de politique en effet n’est pas sans conséquence sur l’intégration des intéressés en question, les adversaires à leur présence dans le pays y puisant des arguments pour leur dénier la qualité de citoyen à part entière. Or, pour ces personnes, le présent et l’avenir sont dans ce qui est devenu de fait leur pays et ils luttent au quotidien pour jouir de tous les droits afférents à la citoyenneté. D’où leur exaspération face à une attitude marocaine qui n’entend continuer à les considérer que comme des Marocains, sans prendre en compte (ou insuffisamment) leur double appartenance. Or tant les médias que les politiques néerlandais, très sourcilleux sur la question de l’indépendance à l’égard de l’extérieur des minorités d’origine étrangère parmi leur population, réagissent-ils très mal au comportement du Maroc vis-à-vis des personnes qui en sont originaires. Récemment, le rappel pour consultation des imams travaillant aux Pays-Bas a tellement été perçu comme une ingérence dans les affaires intérieures des Pays-Bas que l’affaire a été débattue au Parlement néerlandais, mettant à nouveau à mal une diplomatie marocaine régulièrement interpellée sur des questions de cet ordre.
Ceux que l’on continue à considérer comme les MRE sont évalués à trois millions et demi. Selon la génération à laquelle ils appartiennent et leurs parcours de vie, leur rapport au Maroc varie du tout au tout. Mais il est un fait que des mutations profondes affectent ces communautés d’origine marocaine éparpillées à travers le monde. Les «MRE» d’aujourd’hui diffèrent de ceux d’hier et ne sont pas ceux de demain. Ne pas prendre en compte à sa juste mesure cette donnée expose à de cruelles déconvenues pour l’avenir. Anticiper, repenser la relation sous d’autres formes, en privilégiant notamment la dimension culturelle, est une nécessité absolue si l’on veut continuer à faire vivre ces liens sur la durée. Les MRE fournissent au Maroc sa principale source de devises. Mais la politique marocaine, elle, que leur apporte-t-elle ?