La marche vers l’abîme

Les 300 000 d’Essaouira, les autres, partout au Maroc, les jeunes du «Boulevard des musiciens» compteraient-ils pour du beurre face à l’émergence de foulards qui ne sont pas nécessairement intégristes ?
Non !
Et depuis le 16 mai, la résistance,
la vraie, s’organise.

Depuis un certain temps Ahmed R. Benchemsi, le patron de TelQuel, répète la même constatation : les islamistes sont majoritaires. Il a même décidé qu’ils étaient les seuls à avoir un programme, à être cohérents et efficaces.
Ces affirmations sont fausses et politiquement dangereuses à la fois, même si l’intéressé tient à préciser à chaque fois qu’il est dans le camp de la résistance, ce que d’autres n’ont même plus le courage d’insinuer.
Commençons par le mythe de la majorité. En démocratie, celle-ci sort des urnes. Les islamistes participant aux élections n’ont jamais dépassé les 10 % et ce dans un contexte qui leur est plutôt favorable. Les partis dits démocratiques refusent le combat, ne font pas de clivage et ne réussissent à mobiliser qu’une faible partie de leur propre électorat. Quand on sait que l’abstentionnisme ne touche que très peu les islamistes, on peut relativiser encore plus leur poids électoral. Les autres, ceux qui ne participent pas aux institutions, ne montrent pas non plus une force de mobilisation extraordinaire, y compris Al Adl wal Ihsane.
A cela, A.R. Benchemsi a déjà une réponse : ils sont majoritaires dans la société et cela serait, selon lui, visible à l’œil nu. On ne doit pas regarder la même société. La multiplication des foulards et des barbes ? Il ne faut pas s’y méprendre, il y a 36 000 raisons invoquées et c’est rarement le signe d’appartenance à une idéologie politique. Ce n’est même pas le signe d’une morale stricte parce que le foulard n’empêche rien et que les dragueurs de nos rues le savent bien. Entre le foulard cache-misère, le foulard droit de passage vis-à-vis des parents et le foulard signe d’une détresse mystique, le foulard islamique ne se fait qu’une petite place. En décrétant que tout ce monde-là est de l’autre côté, A.R. Benchemsi fait un immense cadeau aux islamistes. Tous ceux qui cherchent dans ces apparats les moyens d’être bons musulmans ne sont pas des islamistes, loin s’en faut.
Par contre, nous avons un vrai problème de champ référentiel. Ainsi, le conservatisme moralisant sur lequel s’appuient les intégristes est effectivement un fonds récurrent dans la société marocaine. Les démocrates marocains, en refusant de porter le combat sur les questions de société au cœur de la problématique de la laïcité se sont bouché bien des horizons.
Quant au programme, j’aimerais bien le voir. Que propose le PJD pour stopper le chômage ? Que propose-t-il pour remplacer la manne touristique qu’il se fait fort d’assécher ? Que propose-t-il contre la crise du logement ? Où est ce programme chiffré, réalisable, qui lui permettrait de gouverner ? Il n’en a pas et ce sont ses dirigeants qui le confirment, par voie de presse.
La cohérence ? Encore une grosse illusion. Entre ce que dit le nouveau secrétaire général du PJD, ce que déclare Ramid et ce que pense le secrétaire local de Biougra, il y a beaucoup plus que des nuances, de vraies divergences radicales, cachées, il est vrai, par la «taqya». Les islamistes sont les seuls qui ont théorisé le mensonge en politique et en ont fait une vertu religieuse. Pour l’anecdote, le maire de Meknès, estampillé PJD, a financé un concours de beauté et un dîner où Bacchus était le premier invité. Il était même membre du jury. Alors qu’au même moment, Raïssouni promettait l’enfer aux festivaliers. Où est la cohérence ?
L’efficacité n’est que relative et se juge par rapport à l’inexistence des autres. Ceci sur le terrain de l’encadrement.
En tant que syndicalistes ils sont nuls, dans les communes ils n’ont rien fait sous prétexte qu’ils apprennent le métier, leurs journaux sont les moins vendus. Où est l’efficacité ?
A.R. Benchemsi affirme qu’il est dans le camp de la résistance et je le crois. Il ne faut pas commencer par annoncer la défaite. Nous marchons vers l’abîme pour deux raisons :
– l’approfondissement de la crise sociale, sans que l’on puisse dégager les moyens ni même les contours d’une politique hardie dans le domaine.
– la tétanisation de l’élite face à la question de la religion et de son lien avec l’espace public.
La société, elle, se bat à sa manière : en affichant sa soif de vivre. Les 300 000 d’Essaouira, les autres, partout au Maroc, les jeunes du «Boulevard des musiciens» compteraient-ils pour du beurre face à l’émergence de foulards qui ne sont pas nécessairement intégristes? Non ! Ils ne passeront pas, parce que ce combat-là dégagera sa propre avant-garde et que ce processus est déjà entamé. Que la petite bourgeoisie salonarde soit paralysée par la peur ne signifie pas que l’intégrisme a gagné. Depuis le 16 mai, la résistance, la vraie, s’organise.