La marche du protestataire

Vous imaginez cette scène chez nous, en direct, d’un élu vitupérant qui jette son burnous et son tarbouche en criant à  la cantonade : «Ras les babouches !» ? Ce député-là  ferait un tabac et une sacrée audience. Mais il ne retournerait pas de sitôt sur les lieux de son forfait.

Dans toute démocratie o๠le scrutin, le Parlement et les autres institutions sont articulés autour de la libre opinion, on parle du vote sanction et des voix protestataires. Bref, la protestation est une forme d’expression qui est portée ou canalisée par les voix et les moyens qui sont ceux de toute démocratie véritable. On n’a pas inventé mieux, quoiqu’en disent les tenants d’un certain universalisme religieux ou moral qui soufflent dans les trompettes médiatiques d’une actualité violente o๠l’on ne sait plus à  quel saint se vouer.

Un député de l’Assemblée égyptienne, dont l’écrasante majorité est entre les mains du parti au pouvoir depuis bien longtemps, a inventé une forme de protestation originale et sans doute désespérée. En effet, une dépêche de l’agence Reuters rapporte qu’au cours d’une discussion en commission portant sur 34 amendements de la Constitution du pays, tous présentés par le président Hosni Moubarak, un député, lui-même de la majorité, ayant constaté que tout passe sans débat comme une lettre à  la poste a, disons… «pété les plombs». Au cours du vote en plénière, et alors qu’un autre député, également de la majorité, fayotait en précisant qu’il est normal que le président de la République dissolve le Parlement, notre protestataire s’est écrié : «Pour chaque chose, c’est le président ! Pour chaque chose c’est le président ! Assez ! Assez ! Je vais me mettre à  poil !» (kifaia ! kifai ba’a ! Atlaâ mine houdoumi !). Et de commencer par tomber la veste devant les regards médusés mais attentifs de ses collègues qui attendaient la suite de ce strip-tease législatif impromptu. Très en colère, le président de l’Assemblée a demandé au député débraillé de remettre ses habits et de quitter le Parlement. Le protestataire, dans tous ses états, finit par quitter la salle après l’intervention de certains de ses collègues.

Scène ordinaire de la vie parlementaire ? C’est vrai que l’on voit parfois, à  la faveur d’un zapping, des choses hilarantes dans certains hémicycles, même dans les pays o๠l’activité parlementaire n’est pas un simple jeu de rôles. Mais la scène du député égyptien qui sort de ses gonds lorsqu’il voit une charrette d’amendements passer sans discussion rappelle un de ces films hilarants de Adil Imam. Cette histoire qui confine à  la caricature démontre aussi les limites d’une certaine vision du jeu démocratique. Cet homme, membre du parti au pouvoir, mais excédé peut-être par le nombre de couleuvres qu’il a dû avaler, a créé sa propre forme de protestation. Vous imaginez cette scène chez nous, en direct, d’un élu vitupérant qui jette son burnous et son tarbouche en criant à  la cantonade : «Ras les babouches !» ? Ce député-là  ferait un tabac et une sacrée audience. Mais il ne retournerait pas de si tôt sur les lieux de son forfait.

Il y a semble-t-il d’autres formes de protestation puisées dans nos traditions. Comme si la tradition pouvait protester, car, si c’était le cas, elle s’appellerait autrement, non ? Abdelkrim Benatik, leader du Parti travailliste, a rappelé devant Mustapha Alaoui dans Hiwar, sur TVM, que la marche de protestation pieds nus qu’il avait organisée avec ses militants contre l’ostracisme des «grands partis» est une vieille tradition citoyenne. Une personne dont on a bafoué les droits retire ses chaussures, les met sur sa tête et marche pieds nus vers le cadi ou le caà¯d du coin. S’il n’a pas l’air con comme ça, il y a des chances pour que ça marche. A ce propos, on peut dire que la prestation télévisuelle d’Abdelkrim Benatik a bien marché sans qu’il retire pour autant ses chaussures. Voilà  un nouveau leader politique qui a réellement trouvé chaussure à  son pied en usant de la langue médiane, enjouée mais très didactique, dont on rêve pour la télé marocaine. De plus, il a su mettre une dose d’émotion et une sincérité toute mesurée, ce qui a raboté la langue de bois dont d’autres politiques nous ont chauffé les oreilles des années durant. Formé à  l’école d’un grand syndicat, la CDT, il a pour lui la nouveauté, la télégénie et une formation bilingue à  la marocaine. Un politicien qui peut citer Bouabid, Noubir Amaoui, puis Barthes et Bourdieu (il a fait un passage à  l’université de Vincennes), dans un arabe dialectal marocain qui coule de source, est assuré d’un destin politique. Avec son air d’adolescent attardé, sa bonne mise et sa bonne mine enrichie par un sourire médiatique à  la Tony Blair (ce n’est pas pour rien qu’il a donné l’appellation travailliste à  son parti), Benatik pourrait se faire une place auprès d’un large électorat jeune. Si de vieux éléphants ne lui marchent pas dessus d’ici là . Mais il pourrait toujours remettre ses pompes sur la tête et marcher pieds nus vers son destin.