La marche des beurs, dix ans déjà …

Si les temps ont changé, les aspirations des hommes
ont toujours pour nom justice, dignité, respect,
que l’on soit en France, au Maroc ou ailleurs. La tragédie
en Palestine et en Irak aidant, aujourd’hui dans les banlieues
de l’Hexagone, c’est en un Tarik Ramadan que l’on se reconnaît.
Au regard des échecs accumulés par les précédents
porteurs d’espoir, est-ce étonnant?

Je m’en souviens comme si c’était hier. A pied, ils ont traversé la France jusqu’à Paris qui a clos leur marche. Ils ont atteint la capitale par une belle journée d’hiver en fredonnant avec humour et insolence «Douce France» de Charles Trenet. Pour les accueillir, nous étions cent mille, Maghrébins et Français confondus, à piétiner joyeusement l’asphalte. Nous avons défilé en scandant tous ensemble des slogans tels :«la France, c’est comme une mobylette, pour que ça marche, il lui faut du mélange», passés depuis à la postérité. L’ambiance était euphorique. Une atmosphère de «grand soir» régnait dans l’air. «Gaulois» et «Arabes» marchaient côte à côte, revendiquant une fraternité nouvelle. Que la patrie de Voltaire et de Rousseau était belle ce jour-là. Le lendemain, les portes de l’Elysée s’ouvraient toutes grandes : François Mitterrand, alors président de la République, recevait en personne les héros de la fête.
C’était le 3 décembre 1983. A savoir vingt ans tout juste. En cette année 1983, de graves émeutes avaient secoué les banlieues françaises suite à des violences répétées à l’encontre de ceux que l’on appelait encore les «immigrés de la seconde génération». Une succession de crimes racistes avait achevé de porter à son paroxysme la révolte de ces jeunes en direction desquels aucun effort d’intégration n’était fait. Pour casser le cercle vicieux de la violence, l’idée d’une marche pacifique à travers la France prit naissance dans une de ces cités en ébullition, la cité des Minguettes en banlieue lyonnaise. Accompagné par un franciscain, le père Christian Delorme, une quinzaine de jeunes immigrés partirent ainsi à la rencontre du pays profond tant pour s’en faire connaître que pour faire entendre leur voix. Au fil du voyage, leurs rangs grossirent et c’est à 39 qu’ils atteignirent Paris. Ces trente-neuf marcheurs sont demeurés un symbole : le symbole de l’émergence des «beurs» dans le paysage social français. «La marche pour l’égalité et contre le racisme», dont on célèbre à Paris ce 3 décembre 2003 le vingtième anniversaire, marque ainsi le premier acte d’affirmation d’une communauté immigrée en quête de reconnaissance et d’intégration.
Vingt ans après, qu’en est-il de cette intégration et des discours tenus en direction des «beurs» par une gauche longtemps au faîte du pouvoir ? La belle euphorie de ce 3 décembre n’est plus qu’un nostalgique souvenir. Les retards pris dans l’élaboration d’une véritable politique d’accueil et d’intégration des immigrés ont créé de telles situations de fait que les actes posés par la suite n’ont pas rempli leurs promesses. Des socialistes arrivés au pouvoir en ces années 80, les immigrés attendaient beaucoup. Mais leur attente a été déçue. Les vétérans de la marche ont le goût amer. Ils ont le sentiment d’avoir été dupés et instrumentalisés par la gauche et ses beaux discours sur les droits de l’Homme. Ils disent que rien n’a changé, que la discrimination, l’exclusion et l’injustice restent le lot quotidien de leur communauté. Que le racisme anti-arabe s’est transformé en racisme anti-musulman. Car, sous le coup de la déception et de la frustration, nombre d’entre eux ont complètement changé de cap. Aspirant hier à se fondre dans le tissu français, ils revendiquent aujourd’hui haut et fort leurs différences, mettant en avant leur appartenance religieuse. Leur militantisme, ils l’exercent à présent dans des organisations telle l’Union des jeunes musulmans. Désormais – fait inexistant il y a dix ans – ils se définissent d’abord en tant que musulmans, optant pour le repli identitaire à l’opposé du bel esprit universaliste qui animait la marche de 1983.
Vingt ans se sont écoulés, soit une génération. Une génération qui, des «beurs» ébouriffés de 1983, a fait les «Français musulmans» à la barbe naissante de 2003. De part et d’autre de la Méditerranée, un même vent souffle. Un vent qui a emporté les illusions d’antan et fait se lever d’autres utopies. Dans ce monde devenu si grand, jamais l’on ne s’est senti aussi petit et aussi perdu. Or si les temps ont changé, les aspirations des hommes n’ont pas varié. Elles ont toujours pour nom justice, dignité, respect que l’on soit en France, au Maroc ou ailleurs. La tragédie en Palestine et la guerre en Irak aidant, aujourd’hui dans les banlieues de l’Hexagone, c’est en un Tarik Ramadan que l’on se reconnaît. Au regard des échecs accumulés par les précédents porteurs d’espoir, est-ce étonnant ?