La lutte des places à  la manière taoiste

« Atteins à  la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude ». Cette prescription tao prêtée à  Lao Tseu et relevant d’une espèce d’aérobic métaphysique pour rester zen est plus facile à  dire qu’à  exécuter.

«Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude». Cette prescription tao prêtée à Lao Tseu et  relevant d’une espèce d’aérobic métaphysique pour rester zen est plus facile à dire qu’à exécuter. Imaginez un peu l’effort titanesque et la gymnastique spirituelle qui consisteraient à faire le vide en soi lorsqu’on a accumulé tant de mauvaises pensées, de dépit, de ressentiments, de rêves avortés, d’espérances disloquées et de bien d’autres vicissitudes pendant  une vie ou une carrière. Et voilà qu’en une phrase lapidaire on vous fourgue la formule du bonheur parfait. Mais la sagesse enfermée dans cette formule, nous dit-on, n’est pas une question de temps mesuré, mais l’œuvre  constante sur soi de toute une vie. C’est un boulot à plein temps, un exercice au quotidien et à chaque instant.

Ce n’est pas ce que précisent ceux qui vendent de plus en plus le bien-être sous forme d’appellations diverses qui vont du développement personnel à des recettes magiques de la vie douce et à la sérénité. Une littérature à l’eau de rose spirituelle à la manière de Paulo Coelho.  Le bonheur est dans le prêt… à gober, cette attitude béate qui consiste à se livrer corps et âme, si l’on ose dire, à ces marchands du bonheur et nouveaux gourous sans foi philosophique, ni lois pédagogiques. Il n’y aurait donc là aucune différence avec ceux  qui usent de la religion comme remède à tous les maux ; sauf que si ces derniers profitent de l’ignorance de certains leurs coreligionnaires, les premiers exercent leur magistère sur des gens cultivés et parfois même surdiplômés. Mais ensemble, ils s’unissent dans la volonté de profiter de la faiblesse de leur victimes pour s’adresser à ce qui fait mystère ou qui les dépasse. Certes, il n’est pas ici question de ces initiateurs à la communication et au marketing dans le cadre de l’entreprise et autres conseillers en matière d’efficacité et performance. Encore que certains types de ce coaching d’entreprise flirtent avec certains archétypes de la pensée magique, pendant que d’autres picorent, sans l’avouer, dans quelques concepts philosophiques ardus et mal digérés.

Mais ces conseillers, dont les conseils ne font souvent du bien qu’à eux-mêmes, ne sont pas très dangereux pour un individu en quête de promotion sans pour autant  aspirer à atteindre cette vacuité prônée par Lao Tseu. Sont-ils alors bénéfiques en termes d’efficacité et de performance à l’entreprise qui les impose à ses employés ? Allez savoir ! Il faudrait évaluer, comme dirait un autre conseiller, afin de savoir si un «esprit de corps» s’est réellement forgé.
Esprit et corps, doux oxymore pour dire si tout le personnel chante à l’unisson la même partition de la «culture d’entreprise» dans la joie et l’allégresse afin d’atteindre et allier efficacité et performance.

Et quoi de meilleur et de mieux indiqué pour réunir tout et tous dans une vaste communication des énergies qui est à l’entreprise ce que la communion des âmes est à la religion ? Le séminaire. L’origine de ce mot est en effet religieuse, du moins chez les catholiques et les Juifs, voire chez les Bouddhistes, en tant que lieux où l’on forme des prêtres. Plus tard, il sera adopté dans le domaine de l’enseignement pour définir une réunion de travail en petit groupe. On ne parle pas de musulmans lorsqu’il s’agit de l’origine du mot séminaire, mais cela ne nous empêche pas ici d’être atteint, et depuis un certain temps déjà, par une «séminarite aiguë». A lire les journaux, on ne compte pas une semaine sans qu’au moins deux ou trois séminaires soient organisés, tant qu’à faire, dans une de ces trois villes : Casablanca, Rabat, Marrakech. Tenez, en compulsant au hasard les éphémérides des activités socio-économiques nationales, en plein mois de juin et à deux jours d’intervalle : organisation à Marrakech d’un séminaire de sensibilisation à la médiation commerciale en tant que Mode Alternatif de Résolution des Conflits commerciaux (M.A.R.C). Ce qui  nous donne, soit dit en passant, un joli acronyme en forme de prénom quasi biblique : la Médiation selon Marc. Amusant, non ?

Autre séminaire, plus direct celui-là  mais à Rabat cette fois-ci afin de faire des économies, sans doute car le thème y invite : «Les villes face aux enjeux de l’efficacité». Il s’y est agi, dit-on, de débattre des «enjeux et opportunité de la mise en place de mécanismes d’efficacité énergétique au sein des villes et grandes agglomérations urbaines et industrielles au Maroc, notamment dans le domaine de l’éclairage publique».

Alors une question, justement pour éclairer le public mal ou sous-informé : que reste-t-il de tous ces séminaires des employés de l’entreprise ou ceux des entreprises et autres organisations  entre elles ?

Si tous ne sont pas inutiles, certains aréopages ne sont-ils pas destinés soit à flatter les patrons, soit à noyer le poisson, ou alors à atteindre à une autre «suprême vacuité» que celle prônée par Lao Tseu. Une sorte de… lutte des places à la manière taoïste, pour détourner un beau titre de notre regretté ami Abdelkébir Khatibi.