La loi du plus fort

Stigmatiser le capharnaüm qu’est devenue la circulation à Casablanca est un exercice inutile. Le phénomène s’est à ce point amplifié qu’il est la préoccupation de tous ceux qui vivent la ville au quotidien. Quant aux visiteurs de passage, ils sont au bord de l’apoplexie à chaque fois qu’il leur faut conduire dans cette jungle de métal. Le propos pour la circonstance se contentera de prendre cette circulation comme cadre pour pointer du doigt une attitude. Un comportement qui, quand on le soumet à la réflexion, ne manque pas d’interpeller : celui des piétons. Avez-vous remarqué comment, dans les passages cloutés, leur réflexe premier est de s’arrêter pour laisser passer les voitures ? Que le feu soit rouge ou vert, qu’ils soient dans leur droit ou pas, ils pilent sec dès qu’un véhicule pointe à l’horizon. Quant au conducteur de celui-ci, l’idée ne lui traverse pas l’esprit que la priorité revient au quidam qui attend sur le bord du trottoir. Celui-là même d’ailleurs qui traversera en diagonale, dans l’indiscipline la plus totale dès lors que le champ est libre. On n’est pas à une contradiction près.

Pour en revenir à ce face-à-face de l’automobiliste et du piéton, on ne peut pas ne pas y voir une représentation parfaite de la logique des rapports de force telle qu’elle se présente dans notre environnement. Celle-ci se résume à une réalité d’une simplicité déconcertante : le droit appartient au plus fort. Cette évidence est si ancrée dans les esprits qu’elle crée des automatismes comme dans le cas présent. Promenons-nous dans une ville européenne. Là, on enregistre le réflexe contraire. Dès qu’un piéton apparaît dans son champ de vision, l’automobiliste lève d’emblée le pied de l’accélérateur. Que la personne soit ou non dans son droit, il s’interdit de prendre le moindre risque et ralentit d’instinct. Quand il s’agit en plus d’un passage clouté, la question ne se pose même pas : l’automobiliste s’arrête net. Non parce que dans ses veines coule un sang différent du nôtre et qu’il dispose de prédispositions naturelles pour respecter le code de la route mais parce que la loi est là. Qu’elle ne pardonne pas. Et qu’elle s’applique à tous, sans exception, que l’on soit x ou y. Ici, par contre, selon que l’on s’appelle H’med ou Ahmed, la règle change de contenu. On revient de ce fait à la loi du plus fort. Aucune surprise donc à voir la manière de conduire refléter cet état d’esprit et la ville, sur le plan de sa circulation, revêtir des allures de jungle.

En sus des colons, le Protectorat français avait amené dans ses bagages des ethnologues. Les premiers à investir le champ marocain eurent pour mission déclarée d’aider par leurs travaux à la définition de la politique «indigène». Ceci les amena, notamment durant les années 30, où la campagne de «pacification» battait son plein, à prendre pour terrain de prédilection ce que l’on nommait alors «bled siba». De nombreuses études furent ainsi consacrées – à ce moment-là mais par la suite également – à cette dissidence tribale qui caractérisait en particulier le monde berbère. Ce qui fascina les observateurs, c’est que ces tribus, qui évoluaient en marge du pouvoir central, en marge donc de l’Etat, n’en vivaient pas pour autant dans un état d’anarchie. Ou, s’il y avait une certaine forme d’anarchie, celle-ci était tempérée par des modes de régulation qui permettaient un vivre-ensemble au sein duquel prévalaient les rapports d’égalité. L’existence de médiateurs qui jouissaient du respect de l’ensemble permettait la gestion des conflits et empêchait le langage de la force de se faire dominant. Or, à l’inverse, à quoi assiste-t-on aujourd’hui dans cette société marocaine dont aucun pan n’échappe plus à l’autorité de l’Etat ? A une anarchie en matière de droit que rien ne paraît en mesure de tempérer. Il y a là quelque chose qui ne fonctionne pas. Nous sommes censés aller de l’avant et non pas renouer avec des stades primitifs. Certes, les mutations dont nous sommes l’objet nous placent dans des situations de transition, où l’ancien n’est plus de mise et le nouveau n’est pas encore opérant. Mais quoi, jusqu’à quand allons-nous rester dans cet entre-deux ? De quoi sera fait notre avenir ? Tant que le droit ne fait pas loi, la question ne se pose pas. Car, d’avenir, il ne peut pas y en avoir !